Scandales

Les peuples en ébullition ont besoin de temps pour se calmer. Dans l’histoire moderne, le record est probablement détenu par les Français qui, après leur révolution de 1789, avaient eu besoin d’un siècle environ pour apprendre à résoudre leurs différends par le dialogue plutôt que par la bagarre.

En Tunisie, avec un peu de chance, on mettra moins de temps pour asseoir cette saine tradition dans nos mœurs. Cela dit, deux ans et demi  après la « révolution » de 2011, on ne sait toujours pas où on en est  et le consensus sur le meilleur moyen de résoudre nos antagonismes est loin d’être à portée de main, n’en déplaise à Mustapha Ben Jaafar, le président de l’ANC, qui nous présente le travail bâclé et largement contesté de l’Assemblée qu’il préside comment « la meilleure Constitution du monde ».

Par une espèce de masochisme largement partagé et bien ancré dans l’inconscient collectif, les Tunisiens ont choisi la voie la plus difficile pour gérer l’état chaotique de leur pays après la fuite du dictateur et préparer  l’après-14 Janvier.

La voie la plus difficile est celle de l’annulation d’une Constitution existante et l’élection d’une Assemblée chargée d’écrire une nouvelle. Ce choix comporte des risques de taille et des inconnues d’autant plus difficiles à déchiffrer alors, que le pays était en état d’ébullition, les forces politiques en état de fragmentation et le corps électoral peu habitué à des scrutins libres et transparents. Ces risques de taille ne cessent de se concrétiser l’un après l’autre ou simultanément, mettant en grave danger notre sécurité, notre mode de vie, notre économie, et même notre pain quotidien du moment que, désormais, on emprunte pour manger et non pour investir et créer des richesses.

Un an et demi après l’élection de cette Assemblée constituante, les choses prennent une tournure surréaliste dans le sens où certains parmi ceux qui assiégeaient le Palais du gouvernement de la Kasbah pour exiger l’élection d’une Assemblée constituante, appellent aujourd’hui à la dissolution de l’institution qu’ils ont contribué de manière décisive à mettre en place.

L’élection d’une ANC sous la pression de forces politiques dont beaucoup, à l’instar de nos amis du Front populaire, s’en mordent aujourd’hui les doigts, s’est montrée catastrophique sur tous les plans. L’écrasante majorité des élus n’ont aucune culture politique, aucune connaissance constitutionnelle et certains d’entre eux et certaines d’entre elles ne savent même pas ce qu’est  le JORT… En un mot, la majorité des élus n’ont aucune qualification pour écrire une Constitution digne d’un peuple qui rêve depuis des décennies de liberté et de démocratie.

Mais le plus grave, c’est le comportement du gouvernement issu de cette ANC. Ce gouvernement, présidé hier par Hamadi Jebali et aujourd’hui par Ali Larayedh, par calcul ou par incompétence ou par les deux, a balisé la voie à la montée spectaculaire de l’insécurité et du terrorisme et, par conséquent, à une chute tout aussi spectaculaire de l’économie.

Le laxisme dont ont fait preuve Jebali en tant que Premier ministre et Larayedh, en tant que ministre de l’Intérieur, est en train de donner aujourd’hui ses fruits amers à Djebel Chaambi, où les victimes du terrorisme, parmi les soldats de l’Armée nationale, se multiplient de jour en jour. Et le plus terrible est qu’on trouve parmi les élus de l’ANC  des membres qui tentent de minimiser ce fléau qui frappe le pays ou qui défendent à mots à peine couverts les terroristes.

Ce laxisme est responsable de l’engagement de centaines de Tunisiens dans la guerre civile syrienne à côté des terroristes de Jebhet Ennosra ou de l’ « Armée libre syrienne ». Il est aussi responsable du dévoiement de dizaines de jeunes filles tunisiennes qui, par le biais d’intermédiaires sans scrupules et de réseaux ténébreux, se sont trouvées prisonnières de ce qu’on appelle « le Jihad de la fornication ». Y a-t-il plus honteux, pour un pays dont la réputation est déjà fortement ternie, d’ être devenu exportateur de terroristes, après avoir été exportateur d’ingénieurs, d’enseignants, de techniciens et autres compétences ?

Ce laxisme est responsable de la plus grande catastrophe diplomatique, avec de graves répercussions économiques et politiques, que la Tunisie ait jamais essuyée depuis son indépendance :  l’attaque perpétrée par les salafistes se réclamant du terroriste Ben Laden contre l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique.

Mais ce laxisme devient détermination et entêtement quand il s’agit de mettre la main sur l’administration, la justice et la presse. Jusqu’ici, seule cette dernière tient tête et s’oppose vigoureusement aux tentatives de domination et d’asservissement menées par ce gouvernement issu de l’ANC.

Le vrai scandale est celui de la justice à qui ce gouvernement provisoire refuse toujours de donner son indépendance. Des responsables gouvernementaux ou du parti au pouvoir, dans des accès de langue de bois dignes de la dictature,  répètent à l’envi que la justice est indépendante. Sans revenir sur  la « terreur » qu’inspirait Noureddine Bhiri aux juges, rappelons deux « scandales » qui entacheront pour longtemps non seulement l’image de la justice, mais celle du pays dans son ensemble.

D’abord l’affaire Sami Fehri qui continue à moisir en détention depuis près de 300 jours. La plus haute autorité judiciaire, la Cour de cassation, a ordonné sa libération à deux reprises. Décision ignorée par le pouvoir exécutif. Cette affaire montre clairement la toute-puissance du pouvoir exécutif et l’impuissance du pouvoir judiciaire à exécuter ses décisions.

Ensuite, il y a l’affaire de l’ambassade américaine. Il y a eu mort d’hommes et destruction à grande échelle de biens publics et privés, ce qui a coûté à la communauté nationale des réparations qui s’élèvent à plus de cinq millions de dinars. En dépit de la gravité des faits, la vingtaine de personnes jugées ont bénéficié d’un verdict dont la clémence excessive (deux ans de prison avec sursis) a surpris les uns et enragé les autres.

Dans le premier cas, c’est le pouvoir exécutif qui refuse l’indépendance de la justice. Dans le second, ce sont des forces obscures au sein de la société qui, à coups de menaces directes ou indirectes, claires ou voilées, ont réussi à imposer au pouvoir judiciaire un verdict marqué par un hiatus vertigineux entre l’extrême  gravité des faits et l’excessive clémence du jugement.

Mais dans un cas comme dans l’autre, l’indépendance de la justice reste l’otage des détenteurs du pouvoir comme avant le 14 janvier, situation aggravée par l’émergence de forces obscures qui, elles, tentent d’imposer leur  volonté non seulement à la justice, mais aussi à l’Etat en général.

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