Nouvelles technologies : le risque liberticide

L’un des faits marquants des soulèvements arabes réside dans la combinaison des formes de mobilisation classiques (rassemblements et manifestations de masse, grèves générales) et le recours aux technologies modernes de communication. Celles-ci ont révélé leur capacité à être au service de la liberté individuelle et de l’action démocratique. Les réseaux sociaux sont autant d’espaces saisis par le politique. Malgré une surveillance étroite des médias et des nouvelles technologies de communication (internet, réseaux sociaux, téléphones portables), les régimes arabes ont échoué à briser les liens tissés entre les activistes-blogueurs. En outre, dans un monde globalisé où les frontières ne font plus obstacle au flux d’information, les chaînes satellitaires (parmi les dizaines existantes, notons le poids de la chaîne qatarie Al-Jazeera fondée en 1996 et son impact lors des soulèvements populaires, avec une exception notable dans le cas du Bahreïn…) deviennent des sources de déstabilisation pour des régimes habitués à la censure. Ces moyens modernes de communication utilisés de manière intensive et continue ont permis de faire circuler l’information, de désenclaver et de mobiliser des activistes inexpérimentés et désorganisés. L’émergence d’une scène médiatique et d’un monde virtuel transnationaux a favorisé les relations et la solidarité entre les peuples arabes et permis la cristallisation de véritables opinions publiques.

Cette réalité ne saurait masquer l’autre visage ou potentialité des nouvelles technologies. Celles-ci peuvent également constituer des moyens de surveillance et de contrôle, bref des armes liberticides. C’est du moins le sens du signal d’alerte lancé par Julian Assange, fondateur et rédacteur en chef de WikiLeaks : « Le “progrès” avance au rythme de la propagation inexorable de la technologie américaine. Aujourd’hui déjà, environ un million d’appareils portables pilotés par Google sont activés chaque jour. Google, et donc le gouvernement américain, s’immiscera dans les communications de tout être humain » (Tribune publiée dans The New York Times et traduite dans Le Monde du 7 juin 2013).

Certes, lorsqu’on imagine les menaces que font peser les nouvelles technologies sur nos libertés, on pense d’abord au « cyberterrorisme » : contrôle des systèmes de régulation du trafic aérien, coupure des réseaux d’électricité, déclenchement de tirs d’armes, etc. Or, le développement des technologies de l’information tel qu’incarné par Google représente aussi une menace réelle pour la sphère/vie privée des personnes, et ce qu’elles vivent dans un régime autoritaire ou démocratique (une dichotomie relativisée au regard de ladite menace commune) : espionnage et collecte d’informations, contrôle des réseaux sociaux, etc. Dans le cas des États-Unis, ces cas de violation de la liberté individuelle sont permis par la loi fédérale. Il s’agit d’un héritage de l’administration Bush (symbolisé par la législation antiterroriste, le « Patriot Act », votée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001), que le président Barack Obama semble lui-même assumer au nom de la sécurité nationale…

Derrière le débat classique sur l’équilibre entre les impératifs de sécurité et de liberté, l’ancien professeur de droit constitutionnel semble tenté par la primauté à la logique sécuritaire. Selon les révélations de Edward Snowden, un ancien employé (sous-traitant) de l’Agence de sécurité nationale (NSA), les Etats-Unis ont lancé secrètement deux programmes de surveillance des communications : d’un côté, des données d’appels téléphoniques aux Etats-Unis sont recueillies depuis 2006 via des opérateurs comme Verizon contraints – légalement – de livrer régulièrement des informations au FBI sur leurs abonnés ; de l’autre, une opération nommée Prism a une dimension internationale, puisqu’elle a pour objet d’intercepter les communications d’internautes étrangers se situant hors des États-Unis sur neuf grands réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter, figures modernes de Big Brother. Le président Obama a défendu la légalité et la légitimité de ces opérations, au nom des « compromis » nécessaires entre le respect de la vie privée et les exigences de la lutte antiterroriste…

Moyens de contrôle et surveillance de l’espace national, les nouvelles technologies sont aussi des armes du soft power international. La puissance américaine au XXIe siècle repose de plus en plus sur l’industrie technologique symbolisée par les entreprises de la Silicon Valley. Une alliance entre puissance publique et puissances privées qui devrait peser dans les jeux de pouvoir entre les États-Unis et la Chine.

 

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