Devoir de générosité et refus d’ingérence

La salubrité publique est en crise : cela est bien connu et depuis longtemps déjà. Mais, comme dans bien d’autres domaines, la situation s’est sérieusement aggravée sous l’effet du délitement de l’Etat et des collectivités publiques. Partout, des dépôts clandestins et des décharges sauvages et brutes qui se pérennisent ou se récréent,  des conseils municipaux qui se sentent de moins en moins concernés, des recettes de l’Etat qui se raréfient, des équipements frappés par la vétusté.  Enfin, des citoyens qui ont fini par oublier les gestes simples permettant de sauvegarder  la propreté des rues, adhèrent de moins en moins au  vouloir « vivre ensemble » et se détournent  de plus en plus des préoccupations environnementales. Voici donc revenu le temps du « laisser-faire, laisser-aller », de  la saleté malodorante qui s’insinue partout, dans tous les coins et recoins et jusqu’aux  compartiments, assez sordides, des  trains de grande ligne, avec leurs coussins maculés, rapiécés, les garnitures de velours écorchées laissant voir la toile.  Dans certains quartiers,  la population  n’est même plus demandeuse d’un ramassage ; elle incinère à ciel ouvert ses déchets de matières organiques et de plastiques sans aucune prise en compte de la santé publique. Au-dessus de chaque foyer incandescent flottent d’épaisses fumées noires irrespirables et  toxiques.  Partout dans le monde, la collecte des ordures ménagères mobilise des ressources importantes : bennes autant que  personnel de voirie. En Tunisie,  les lois relatives à l’assainissement sont toujours en vigueur mais souffrent, comme bien d’autres  dispositifs, de problèmes insurmontables de mise en place, de contrôle et de répression des infractions. Car le personnel des services publics rechigne de plus en plus à assumer le fastidieux processus administratif et plus aucun concours ne peut être espéré de la part de la population qui estime pouvoir tout attendre de l’administration.

L’analyse de la réalité politique et sociale  en Tunisie aurait besoin, pour être fondée,  de recourir davantage aux détails les plus minimes, les plus propres à résumer l’allure générale d’un pays et le style de vie de ses habitants plutôt qu’aux déclarations tonitruantes de ses hommes politiques. Les éléments qui n’affectent pas la physionomie générale d’un paysage, qui  passent inaperçus d’une population  dont l’habitude a émoussé la perception des choses, ne sont pas pour autant les moins significatifs. Ceux-là mêmes que les politiciens négligent, omettent de mentionner ou de dénoncer parce qu’ils  préfèrent rendre compte de ce qui est le plus apparent. Telles ces bennes à ordures, toutes neuves et toutes blanches, arborant un message de générosité du peuple turc au peuple tunisien, qui sillonnent  depuis peu les rues des communes ainsi gratifiées.  Un don accepté de bon cœur, toujours salutaire au vu de  l’état désastreux et scandaleux des places et des artères  urbaines de plus en plus envahies par  les sacs d’ordures qui pourrissent au soleil.

Depuis le soulèvement, la Tunisie n’a pas cessé de faire l’objet d’une attention particulière comme  récipiendaire de donations, généralement sous formes d’équipements divers : véhicules de police, 4×4, minibus, gros camions d’intervention et de déblayage des routes et même des « Hummer » équipés de lanceurs d’eau pour disperser les manifestants.  Cependant,  la livraison de camions à ordures à la Tunisie  a quelque chose d’incongru. Et la Turquie,  par   ce geste inconvenant, a porté  une grave atteinte à notre  dignité. Sommes-nous à ce point ruinés au point de manquer de moyens pour assurer le ramassage régulier de nos détritus ? De fait, la nature d’un tel cadeau laisserait entendre que la Tunisie, quoique pays souverain, ne sait plus quoi faire de ses déchets urbains, que le pays  serait en situation de détresse et d’insalubrité  extrêmes,  qu’il  aurait  atteint le degré  ultime de la nécessité,  ce statut très peu autonome de survie où l’on dépend de la bonté incertaine des uns et des autres.  Un tel geste, aussi bien intentionné soit-il, constitue assurément  une intrusion implicite, mais non moins évidente, dans nos affaires intérieures et appelle à une  réaction énergique de la présidence de la République  si souvent prompte à dénoncer toute ingérence.

A la suite de l’annonce du verdict  innocentant presque les assaillants de l’ambassade des Etats Unis à Tunis, celle-ci a  exprimé sa « profonde inquiétude » devant le manque de fermeté à l’égard des accusés. Le ministère de la Justice, dans un communiqué  parfaitement  mesuré, s’est dit  « comprendre » la réaction des Etats-Unis, tout en annonçant que le Parquet  avait  fait  appel. L’affaire aurait dû en rester là. Mais, par un  surprenant, contradictoire  et bien tardif message, la présidence de la République, qui ne pouvait pas être en reste à  défendre l’honneur national, a  jugé  l’attitude américaine  « inacceptable » au nom de la souveraineté et de la dignité  bien sûr ;  deux arguments ensorcelés qui ont longtemps agité l’esprit des politiciens du Tiers-monde. Des incantations de tous temps suspectes et dangereuses justifiant par le passé bien des transgressions. Pendant longtemps, en effet, le principe de non-ingérence a représenté une sorte de  rempart commode  entre les abus du pouvoir et le droit de regard des états tiers. Mais aujourd’hui, crier  à l’offense à chaque fois qu’on nous critique, faire appel au principe de souveraineté et  invoquer la non-ingérence  à tout bout de champ, est une tactique passée de mode.  Dans cette affaire, la  justice tunisienne est censée être indépendante et décider en dehors de toute pression. Cela n’implique pas pour autant qu’elle soit devenue infaillible ou incapable de commettre des erreurs d’appréciation comme on vient de le constater à travers son extrême mansuétude et à  l’issue d’un procès éclair, envers les vingt assaillants de l’ambassade des Etats-Unis à Tunis.  Dans cette affaire,  l’Etat tunisien, qui a déjà payé  les préjudices politiques mais doit  en plus rembourser  le montant des dégâts matériels, est à la fois concerné et lésé par le verdict. En exprimant  leur déception, les Américains  ne font qu’envoyer un signal  au gouvernement d’un pays fortement tributaire du soutien de la communauté internationale, en lui rappelant  que des progrès restent à accomplir en matière de justice. Il s’agit ici d’une critique inévitable, qui autorise moralement et juridiquement d’outrepasser la souveraineté des États en montrant comment cette souveraineté peut elle-même être renforcée par la consolidation des institutions. Mais cela suppose une conception forte de la souveraineté, selon laquelle il serait possible de dire qu’un État n’est pas vraiment souverain tant qu’il est incapable de rendre justice aux victimes. Certes, le droit international réprime dans son principe toute forme d’ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat, allant jusqu’à reconnaître et respecter la souveraineté d’États où règnent  la dictature, mais  les principes sur lesquels  ce droit repose se trouvent confrontés  de plus en plus au respect d’autres principes, jugés supérieurs, ceux-là mêmes de la sauvegarde des droits fondamentaux de la personne. Il faut dès lors voir dans l’appel à la réforme des institutions, et notamment de la  Justice  d’un  État, non pas la motivation de l’ingérence, mais ce qui peut la rendre plus acceptable.

Bref,  s’il faut vraiment prendre au sérieux notre souveraineté, occupons-nous de notre perfection plutôt que de  développer des arguments fumeux  et  à  agir pour être  à l’abri de l’assistance des uns et de la critique des autres. Sans quoi notre  indépendance n’est qu’un jouet pour les bonimenteurs. Car  souveraineté et dignité bien ordonnées commencent d’abord par soi-même.

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