Classe moyenne en Tunisie : réalités et perspectives

La problématique du laminage de la classe moyenne tunisienne se pose aujourd’hui avec acuité. En effet, l’appauvrissement d’une large frange de la population, après les événements du 14 janvier 2011, la récurrence des états de tension sociale et le pourrissement galopant de la situation économique renvoient à élucider la réalité de la condition sociale dans notre pays.

La définition de classe moyenne peut prendre plusieurs formes. C’est pourquoi, il est opportun de souligner qu’au sens fondamental, la classe moyenne se caractérise par les personnes ayant un pouvoir d’achat journalier compris entre 8 et 20 $ en parité du pouvoir d’achat. En effet, les instances internationales évaluent l’existence de trois couches dans la classe moyenne :

  • Classe moyenne vacillante – Floating class: Leur capacité journalière de dépenser est comprise entre 5 et 8$. Il faut noter que pour certains, un pouvoir d’achat équivalent à 3$/jour correspond au niveau de pauvreté et que l’extrême pauvreté est située à 2$/jour. Les populations appartenant à la Floating class sont donc proches de la pauvreté ; elles peuvent facilement basculer dans la catégorie de la population qui est la plus fragile.
  •  Classe moyenne intermédiaire – Lower-middle class : cette tranche de la population est capable de dépenser journalièrement entre 11 et 15$.
  • Classe moyenne supérieure – Upper-middle class : la dernière catégorie a un potentiel d’achat encore plus grand puisqu’il est situé entre 16 et 20$/jour.

D’après des études réalisées par la BAD et la Banque Mondiale entre 2006 et 2009, on relève que le pourcentage de la classe moyenne en Tunisie, en incluant ceux appartenant à la Floating class, a atteint quelque 69,5% de la population.

La récession économique actuelle de la Tunisie avec une perte depuis le 14/01/2011 de 8% du produit intérieur brut, l’aggravation de l’inflation ressentie (8-9%), l’élargissement du déficit budgétaire (7,9% du P.I.B) et l’incertitude caractérisant le paysage politique local nous conduisent à une meilleure recherche du pourcentage actualisé de la classe moyenne en Tunisie ainsi que sa composition. Du fait de l’accroissement de la pauvreté durant les deux dernières années (24.6%), il est fort probable que le pourcentage de la classe moyenne ait baissé d’au moins de 500 points de base.

La classe moyenne se définit aussi par son style de vie, ses rêves et ses fantasmes, l’aspiration en somme à la belle vie, sans pour autant en posséder ni la culture ni les moyens ni le raffinement. Par ailleurs, le salaire brut moyen (2010) est évalué dans la Fonction publique (523.230 individus) à 831 dinars par mois. Ceux qui touchent plus que 800 dinars y comptent quelque 29,5%. Ceux qui reçoivent entre 500 et 800 dinars se chiffrent à 32% ; ceux qui gagnent moins de 500 dinars représentent 38,5%. Servi en net, il faut compter quelque 20% en moins.

Un Smigard (283 à 308 dinars par mois, un peu plus depuis les dernières augmentations) en occuperait-il la strate inférieure, alors que le seuil improbable de pauvreté est estimé officiellement à quelque 763 dinars près par mois ou un peu plus ? La classe moyenne serait-elle constituée de l’ensemble de ceux dont les revenus salariaux mensuels (et non pas les niveaux de dépenses) se situent entre deux fois et demi le Smig et trois fois et demi, soit, pour ce qui nous concerne, entre 737/747 dinars et 747/763 dinars (y compris les charges)?

La fourchette de 700 à 800 dinars ne fait plus une classe moyenne, dénuée de sens qu’elle est (57% de la Fonction publique en brut) : ce plateau de revenus n’autorise plus un minimum de bien-être décent, mais conduit à des fins de mois bien difficiles et à de l’endettement endémique. La paupérisation est en train de bouleverser l’édifice social de la classe moyenne que l’Etat providence a laissé en héritage. Surtout quand avec un salaire d’un peu plus de mille dinars, on est rangé parfois abusivement dans la strate inférieure de la classe supérieure. Et avec un salaire mensuel de 560 dinars, on verse dans la pauvreté.

Données clés : (Source : l’Observatoire de protection du consommateur et du contribuable.)

  • 17% des familles tunisiennes ne consomment pas de la viande, selon un sondage de l’Observatoire de protection du consommateur
  • 47% des salariés dépensent la totalité de leurs revenus entre le 12 et 13 de chaque mois
  • Le coût de la vie a augmenté de 10,6% durant les dix derniers mois de 2012
  • 10% des salariés se trouvent désargentés le 9 de chaque mois.
  • 30% des Tunisiens arrivent plus ou moins à tirer leur épingle du jeu grâce notamment au fait que leurs conjoints travaillent
  • 68% des commerçants recourent aux crédits de trésorerie pour combler les déficits au niveau de leur fonds de roulement
  • 60% des familles tunisiennes consomment uniquement 2 kg de viande rouge par famille et par mois en moyenne
  • Pour tenter de juguler la flambée des prix des denrées alimentaires, 38% des familles tentent de faire leurs provisions dans les espaces commerciaux spécialisés dans la vente du producteur au consommateur

*Universitaire et spécialiste des risques financiers

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