La voie obligée du bartering

La décision gouvernementale d’autoriser la TT (Télévision Tunisienne) à appliquer, à titre exceptionnel,  le système de compensation par la publicité, pour la grille de Ramadan 2013  est du pain bénit. En butte à des difficultés évidentes, la télévision n’a ni argent à débourser ni de soucis à se faire sur les risques de production (retard ou maladie d’acteurs, intempéries, absence de locaux de tournage). Elle reçoit une cassette en PAD (Prêt à diffuser). Et elle n’a qu’à réussir la programmation de l’émission.

 En autorisant la TT (Télévision Tunisienne) d’appliquer, « à titre exceptionnel, le système de compensation par la publicité, pour la grille de Ramadan 2013 », le gouvernement a, sans doute, tiré une épine du pied de l’établissement public de télévision. L’annonce a été faite, on s’en souvient, le 30 mai 2013, à l’occasion d’un séminaire international organisé pour commémorer le 47e anniversaire de la télévision publique, qui a démarré la diffusion de ses programmes en mai 1966.

Le bartering, car c’est de cela qu’il s’agit, est là pour soulager, pour ainsi dire, la facture de production de la TT, notamment au cours du mois saint, connu pour être un moment fort de la programmation télévision. Mot d’origine anglo-saxonne, le bartering est effectivement un procédé d’échange qui favorise le financement de programmes radio et télé contre la publicité. Inventé aux Etats-Unis d’Amérique dans les années trente, il a été utilisé par le passé par la TT. Et parmi les programmes qui ont obéi à ce procédé d’échange, ceux de la société de production Cactus de Sami El Fehri (reality-shows et feuilletons pour l’essentiel). Grâce à ce procédé n’importe quelle télévision n’a ni argent à débourser ni de soucis à se faire sur les risques de production (retard ou maladie d’acteurs, intempéries, absence de locaux de tournage). Elle reçoit une cassette en PAD (Prêt à diffuser). Et elle n’a qu’à réussir la programmation de l’émission.

Mais jusqu’à quand ?

C’est que les temps sont durs pour la TT qui a des difficultés financières évidentes. Ce n’est du reste là  un secret pour personne. A ce chapitre, il y a évidemment le poids du passé. La TT a déboursé dans les années 2000 beaucoup d’argent sans toujours compter pour acquérir des productions étrangères ou réaliser des productions au-delà de ses capacités. Elle s’est donc endettée. Une des raisons de la décision de faire disparaître la défunte ANPA (Agence Nationale de l Production Audiovisuelle), une institution créée en vue d’encourager la production audiovisuelle, en 2006, a été que celle-ci a laissé une belle ardoise. Faute d’être payés, certains producteurs ont cessé depuis de livrer des programmes à la TT. Et à en croire certains, elle est venue soulager la programmation de la TT : elle a permis d’installer un système low-cost : les news et les programmes de débat ont dominé la grille.

Mais jusqu’à quand ? Notamment avec l’arrivée de Ramadan et la concurrence qui se précise. La Tunisie reçoit, aujourd’hui, grâce aux différents satellites qui l’arrose, quelque  1600 chaînes arabes  (Voir le rapport 2011 de l’ASBU (l’Union des radiodiffuseurs des Etats Arabes) sur « L’état de la diffusion satellitaire dans la région arabe »). Une partie de ses chaînes, dont notamment les chaînes égyptiennes et des pays du Golfe, rivalisent d’imagination pour concevoir des programmes (feuilletons, talk-shows, émission religieuses, documentaires, émissions de cuisine) qui mobilisent souvent des moyens colossaux ; certains programmes sont acquis à titre exclusif à coup de millions de nos dinars.

Inutile de préciser que certains spectateurs tunisiens vont vers ces programmes qu’ils suivent au pied de la lettre. Rien d’étonnant dans ces conditions que certains programmes de télévisions étrangères soient parmi les plus regardés en Tunisie. Ainsi en est-il de MBC (Middle East Corporation) 4, connue pour diffuser des feuilletons turcs à l’eau de rose, soit la quatrième chaîne de télévision en matière d’audience. Son taux d’audience aurait été, en 2012,  de 8% (Voir « Bilan 2012 et perspectives 2013 médias et publicité de Sigma Conseils). A en croire ces résultats, MBC 4 devancerait les chaînes nationales Nessma Tv (6,8%) et Al Watanya 2 (4,9%).

Il faut s’y faire : la télévision coûte cher !

On comprend bien, à ce propos, qu’un citoyen lambda – et même bien au-delà – sans références économiques télévisuelles, dénonce le coût « excessif » des productions programmées dans les grilles, mais il faut s’y faire : la télévision coûte cher ! Certaines productions comme les feuilletons ramadanesques coûtent les yeux de la tête : matériel coûteux autorisant le HD, les décors virtuels et les effets spéciaux, nombreuses heures de tournage, reconstitution de décors, cachets de stars qu’il faut souvent motiver pour qu’elles n’aillent pas  chez le concurrent, comparses, location d’espaces, recours à des maquilleurs et costumiers, contrats d’exclusivité…  Dans ces conditions, le bartering peut  aller comment un gant à la TT. D’autant plus que la conjoncture a bien fragilisé l’institution.

Deux sources de financement de la TT ont, selon des sources concordantes, connu une baisse évidente. Il s’agit d’abord de la publicité qui financerait la TT à hauteur de 28% (Voir l’article de Ridha Najar, « La crise du service public dans l’audiovisuel public dans le monde arabe », La Revue des radios arabes de l’ASBU, année 2011, N° 2, chiffre de 2010). Il ne suffit pas d’être d’ailleurs un grand expert pour remarquer la baisse sensible des espaces publicitaires depuis la révolution aussi bien dans les médias sur support papier qu’audiovisuels et électroniques. Le cabinet SIGMA Conseils soutient que la manne publicitaire a diminué de 33% au cours du premier trimestre 2013 par rapport à celui de 2012,  passant de 32,6 millions de dinars à 21,9 millions de dinars. La baisse des entrées publicitaires concernant le média télévision a été de 38,1% (11,9 millions au premier trimestre 2013 contre 19,2 millions en 2012). Même si Al Watanya 1 n’a pas connu une grande chute (-1,5%). Mais celle-ci risque de se creuser davantage avec la concurrence que lui porte les autres chaînes nationales dont Attounisya qui prend de l’ampleur en matière d’audience (la pénétration moyenne quotidienne d’Al Watanya 1 a été de 21,1 % et de 2,3% pour Watanya 2, au cours d’avril 2013, contre 39,1% pour Attounisya).

Autre ressource défaillante : la redevance audiovisuelle.  Laquelle a participé, en 2010, toujours selon toujours Ridha Najar, dans une proportion de 44 % au financement de la télévision publique. Incorporée dans la facture de l’électricité et du gaz,  la redevance ne pouvait que connaître des difficultés au niveau de son versement à la TT avec les impayés dont souffre la STEG. Cette dernière a annoncé que la valeur des factures impayées par ses clients a atteint 451,7 millions de dinars, au cours des huit premiers mois de 2012.

On ne peut oublier, à ce niveau, l’importance prise par les charges salariales à la faveur notamment des régularisations du personnel opérées dans le champ des entreprises publiques, dont la TT, après la révolution du 14 janvier 2011. Les salaires constitueraient 75% des charges d’exploitation de la télévision publique. Cette réalité est certes un mal endémique des entreprises publiques, mais force est de constater que celui-ci ne laisse pas beaucoup de place à la production. Et les choses étant ce qu’elles sont aujourd’hui dans le pays qui vit des difficultés réelles (chômage, création de pôles de développement dans les régions, financement de la Caisse de compensation), l’Etat  ne peut toujours payer de gaieté de cœur – on peut l’imaginer – les 28% du budget de fonctionnement de la TT (chiffre de 2010 fourni par Ridha Najar) sous forme de la subvention d’équilibre. Cette dernière  permet à celle-ci, excusez cette redondance, d’équilibrer ses comptes.

 

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