Epines de Jasmin

Plus de deux ans après la révolution de jasmin, la Tunisie est loin d’en récolter les dividendes. On savait la transition politique difficile et le chemin vers l’épanouissement économique cahoteux, mais les récentes détériorations politiques, économiques et sociales peuvent nous mener vers des scénarios indésirables et surtout difficilement réversibles. Le temps économique est beaucoup plus court que le temps politique et le retard et la régression que nous sommes en train  d’accumuler pourraient être très coûteux pour l’avenir du pays.

Nous avons été déjà dégradés au statut de sous grade d’investissement par les agences de notations mondiales et au vu des déficits budgétaires et de la balance commerciale qui se creusent, des réserves en devises qui s’amoindrissent ( et  qui sont déjà à un niveau alarmant ) et de la machine d’investissement qui se grippe, tout porte à croire que ces notations risquent de se faire dégrader davantage et de rendre notre accès aux marchés de capitaux plus difficile et plus coûteux. Le prêt du FMI, qui pourrait être signé en juin permettrait certes de gagner du temps, mais la vraie relance ne se fera que par les investissements privés, locaux et étrangers. Sans les investissements privés, le gouvernement aura très peu de marge de manœuvre et les problèmes de chômages et de disparités sociales ne feront que s’aggraver.

Or ces fonds privés font défaut. Pour ce qui est des investisseurs étrangers,la première étape dans toute décision d’investissement est l’analyse du risque politique. La  Tunisie, comme pour  l’Egypte  d’ailleurs, échoue immédiatement à ce niveau. Par conséquent, la majorité des observateurs et investisseurs étrangers bloquent  dès la case départ et ne prennent pas la peine d’analyser plus profondément le contexte macroéconomique, les spécificités des projets possibles et les profits qu’ils peuvent générer. Notre pays a absolument besoin de surmonter au moins cette étape, qui est l’obstacle politique, le  plus tôt possible, pour pouvoir aspirer à ouvrir les vannes de l’investissement et de l’emploi.

Les investisseurs que nous côtoyons ou que nous sommes, prennent des risques  bien étudiés et calculés. Ils investissent dans des pays à risque mais s’attendent à des retours conséquents. Plus un pays montre une feuille de route politique claire et une stratégie de développement lisible, plus le risque est facilement identifiable et les opportunités peuvent être considérées. D’un autre côté, les opportunités doivent être réelles aussi. La Tunisie est en concurrence avec une centaine de pays émergents et frontière qui se battent à chaque occasion pour attirer les investissements, séduire les grands groupes mondiaux et ramener à côté des investisseurs locaux des partenaires étrangers qui leur permettent d’aller plus loin, plus haut. Pour les investisseurs en portefeuille, à titre d’exemple, le compte est loin d’y être.

Les dernières introductions en Bourse sont malheureusement là pour le prouver.

Dans l’art de relancer un marché boursier fragilisé et baissier, on a probablement dressé le tableau complet de ce qu’il ne faut pas faire. Certains ont beau expliqué le  mini crash de la  Bourse de Tunis du mois de mai par les violences de groupuscules extrémistes, mais la réponse est probablement dans l’équation offre-demande. Malgré la sortie de certaines bonnes valeurs sur le marché en mai, il est quand même difficile de distinguer la bonne graine de l’ivraie lorsqu’on émet pour 200 millions de dinars de papier en mai, dans un marché où le volume total des échanges en avril était de 100 millions de dinars. L’investisseur avisé, qu’il soit local ou étranger, a du mal à payer plus des valorisations trop optimistes dans un pays qui n’a pas de feuille de route politique, où son marché principal, l’Europe,  est sclérosé et où l’investissement et l’emploi reculent. Même sous ces conditions, nous encourageons les étrangers à venir chez nous, mais pas à plus de 10  fois les bénéfices. Il y a un prix à tout, dit-on , dans le monde de l’investissement. Aussi, les investisseurs ont-ils  la chair de poule lorsqu’ils participent à une opération publique de vente qui consiste essentiellement à céder des titres de la part des actionnaires fondateurs (au lieu que ce soit pour une augmentation de capital et expansion) et à sortir les liquidités du marché.

Les opérateurs professionnels de la Bourse ont assez de talent et de ressources pour stabiliser ces OPV dans un premier temps, mais cela  est-il tenable d’autant plus que beaucoup d’investisseurs se sont plaints des opérations d’arbitrage controversées ?

Le  manque de visibilité politique ne doit pas être un alibi pour l’immobilisme  mais il reste un obstacle majeur. Le contexte macroéconomique et social se dégrade en Tunisie et les investisseurs locaux se replient et cherchent de nouveaux cieux.

Nous n’aborderons pas la question sécuritaire car sa résolution est une condition indispensable avant toute action prise. La destination Tunisie devient de moins en moins attrayante, même pour les investisseurs les moins averses au risque.

Sans vouloir faire preuve d’alarmisme, le pays est sur une très mauvaise pente et le gouffre n’est pas loin. La responsabilité  revient essentiellement aux politiques, à l’inexistence de visibilité et de feuille de route (crédible), mais le sauvetage passera par une action concertée entre secteur public et privé.

 

*Omar Mechri  est spécialiste des marchés de la dette et trader  à Londres.

Slim Feriani est CEO et responsable des investissements à Advance Emerging Capital ,

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