Un tournant ?

La décision du mouvement salafiste Ansar al Chariaa d’annuler son appel à manifester à Kairouan vient clore une séquence qui pourrait bien marquer un tournant dans la période de transition. Si cette annulation est liée à la libération de son porte-parole (Seifeddine Raïs)- celui-ci restant inculpé de diffusion d’informations mensongères et d’incitation à la violence- le retour de l’autorité en Tunisie est enfin amorcé.

Paradoxalement, les heurts qui ont opposé policiers et salafistes (dans leur bastion de la Cité Ettadhamen, en banlieue ouest de Tunis) sont vécus comme un soulagement : l’Etat affirme enfin son autorité. La réaction des forces de l’ordre face aux forces salafistes est l’expression d’une volonté politique : la réaffirmation de l’existence même de l’Etat tunisien. Il suffit ici de rappeler les liens consubstantiels entre l’autorité, la puissance publique et l’Etat (le mot « autorité » est issu du latin « auctoritas », de « auctor » (auteur), au sens de « celui qui accroît, qui fait pousser » ; la « puissance » est issu du latin potere signifiant « être capable de »). Quoi qu’il en soit les notions d’autorité et de puissance publiques restent immanquablement rattachées à l’État. Logiquement, parler de « crise de l’État » revient à souligner son déficit d’autorité.

Si ces derniers évènements représentent le retour de l’Etat, ils confirment aussi que l’islamisme n’est pas un bloc homogène. Ennahda- affilié à la mouvance des Frères musulmans- tente de se différencier définitivement des salafistes à l’endroit desquels ses dirigeants avaient jusqu’alors fait preuve d’une ambigüité manifeste. Au sein même d’Ennahda, il est encore possible de trouver à la fois des pragmatiques sensibles aux contraintes de l’exercice du pouvoir et des dogmatiques religieux plus sensibles à la doctrine rigoriste des salafistes. Aujourd’hui, la crédibilité politique d’Ennahda est tellement affectée que la ligne pragmatique semble l’emporter. C’est du moins ce que souhaite signifier le gouvernement jusqu’alors légitimement critiqué pour son laxisme irresponsable. L’enjeu est clair : le « gouvernement Ennahda » tente de répondre aux critiques sur son incapacité à garantir la sécurité et l’ordre public. Il s’agit ainsi de réaffirmer l’autorité de l’Etat et renouer une relation de confiance avec la population. En ce sens, derrière la confrontation entre forces de l’ordre et salafistes, il y a un changement de stratégie envers les salafistes (désormais associés au terrorisme). La logique de conciliation semble céder devant la logique d’autorité. Pour combien de temps ? Jusqu’aux prochaines élections ?

Quant aux salafistes, activistes islamistes radicaux qui prônent un retour à la pureté de la lecture et de la pratique originelle du Coran, ils s’affichent plus que jamais comme des ultra-fondamentalistes à tendance sectaire. Plus à l’aise avec les manifestations de force dans la rue qu’avec le débat démocratique, leur irruption dans l’espace public de la Tunisie post-révolutionnaire a déstabilisé une société civile peu habituée à être confrontée à cette forme de violence. La question aujourd’hui est de savoir s’ils souhaitent faire basculer le pays dans le chaos. Outre leurs agissements, leur discours a déjà fait référence aux menaces de « guerre » (formulées mi-mai par Ansar al Chariaa). Pourtant, on peut relever qu’il y a quelques mois, quand l’État était au plus mal, de nombreuses opportunités se sont présentées pour les tenants de la violence aveugle. Elles n’ont pas été saisies, à l’exception de l’attaque contre l’ambassade américaine. Jusqu’à maintenant, les djihadistes tunisiens ont surtout ciblé leurs actions au-delà des frontières du pays. On sait que des salafistes et des djihadistes tunisiens ont déjà agi et combattu en dehors des frontières de leur propre pays. Il s’agit même d’une véritable filière, avec une certaine tradition qui remonte aux années 80. Plus récemment, des centaines de Tunisiens se sont rendus en Syrie pour combattre le régime de Bachar al-Assad. Aussi, des djihadistes tunisiens sont présents au sein d’AQMI.

Du point de vue stratégique, c’est un des enjeux de la période qui s’ouvre : est-ce que les salafistes tunisiens vont basculer dans la violence, y compris la violence terroriste ? De la réponse à cette question dépend en partie le futur de la transition politique en Tunisie. D’ores et déjà, les images de violences dans les faubourgs de Tunis ont fait le tour de l’Europe et ont découragé les derniers touristes encore enclins à visiter le pays. Conscients de cet impact négatif sur le secteur du tourisme et les investissements étrangers, les salafistes risquent de prendre goût à la provocation et aux confrontations sources d’images spectaculaires qui sont autant de pics contre l’économie tunisienne.

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