Le passeur et le salafiste

Quelque 4079 procès-verbaux de saisie de marchandises de contrebande ont été dressés en 2012, en hausse de 330% par rapport à 2011. La valeur des marchandises saisies est passée à 168 millions de dinars en 2012, contre 51 millions de dinars en 2011, soit une hausse de 117 millions de dinars. On peut aligner indéfiniment les chiffres, se lancer dans des arguties sans fin de théorie économique ou sociologique, on n’y verrait que la pointe de l’iceberg qui laisse difficilement imaginer l’ampleur d’un phénomène qui représente aujourd’hui des pertes colossales pour les recettes de l’Etat et les profits des entreprises,  provoque la baisse de la production et le  désinvestissement,  menace le commerce extérieur légal et  met à risque  la stabilité et la sécurité du pays.

La variété des produits est surprenante et les trafiquants font feu de tout bois : bétail, hydrocarbures, boissons alcoolisées, cigarettes, textiles chinois, produits de contrefaçon, ciment, acier, appareils électroniques, voitures et produits alimentaires, dont la valeur marchande atteindrait plusieurs centaines de milliards. Autant  de manque à gagner pour le revenu national. On est loin de l’image d’Epinal du contrebandier, cet héros solitaire, parfois même glorifié ou mythifié, qui nourrit l’imaginaire collectif et qui, la bouille à dos, dégringole des sentiers raides et pierreux, entame de longues et pénibles montées, emprunte des chemins  étroits et sinueux pour faire passer clandestinement les frontières à quelques bouteilles d’alcool et des cartouches de cigarettes que, de l’autre côté, d’autres revendront ensuite sous le manteau. Il s’agit aujourd’hui d’un trafic organisé, soutenu par des réseaux puissants, alimentant  un commerce parallèle de plus en plus florissant  et qui va de pair avec la contrebande criminelle portant sur des articles tels que les armes, les explosifs, les produits narcotiques et la fausse monnaie.

Depuis quelque temps les frontières de notre monde sont en plein bouleversement. Certes, les frontières étaient, au fond, toujours objet d’affrontements, mais  l’échelle pertinente de ces conflits restait celle des Nations. Aujourd’hui, elles sont au cœur des débats politiques, économiques et culturels, suscitant des désaccords,  provoquant même des cycles de négociations. Pourtant, on avait bien prédit leur disparition à travers l’exaltation générale de la mondialisation des échanges: démantèlement des barrières tarifaires avec l’OMC, abolition des séparations culturelles et linguistiques grâce aux progrès des technologies de l’information et de l’internet  et mise à bas des cloisons qui protègent la vie privée avec la sophistication des  systèmes de communication.  Malgré tout cela, les frontières demeurent l’expression dramatique, mais incontournable, de certains rapports de force. Ainsi, certaines frontières s’estompent, tandis que d’autres s’élèvent à la hâte. Le démantèlement  des frontières internes à l’Europe  se fait au prix du renforcement de ses  frontières extérieures.  Les  frontières symboliques sont aussi en émoi, celles qui départagent nos cultures et nos religions. Le réveil des identités érige en effet de nouvelles frontières plus dramatiques, plus violentes, plus irréductibles. Celles qui départagent les savoirs et même nos manières de penser et nos rapports à autrui. Nous voilà ainsi dans l’obligation de réinterpréter les frontières, de leur trouver un sens vivant et compatible avec la planétarisation et la complexification des échanges. Elles deviennent  paradoxalement une barrière, une coupure, un schéma de différenciation des systèmes d’organisation politique et d’échanges économiques, mais aussi des structures culturelles et des sentiments d’appartenance.

Les  frontières conservent donc des traces ou des potentiels d’affrontements, mais  les échanges se font toujours et malgré tout sur les frontières, là où il y a une discontinuité, une différence, quelque chose à troquer et à négocier. Car partout et de tout temps, le passage en fraude des hommes et des marchandises à travers les frontières a été le résultat d’une adaptation du milieu humain aux contingences historiques et géographiques. Tirant tous les avantages d’un tracé parfois artificiel de la frontière, conscients de la disparité des réglementations économiques et sociales, les fraudeurs apprennent à profiter également des lacunes de la législation douanière. Le commerce frontalier, et par extension la contrebande, sont issus d’une longue tradition et induisent un développement économique rapide dans les zones frontalières pauvres, peuplées de communautés démunies. Il arrive même que la contrebande soit utilisée comme une stratégie de développement local et régional par certains gouvernements qui se retrouvent très vite dans des dilemmes insurmontables, engagés dans un véritable conflit entre centre-périphérie, coincés entre l’adoption d’une attitude conciliante envers des pratiques induisant tout de même une prospérité relative et l’affirmation  de l’Etat de droit par un contrôle strict des échanges. En effet, le commerce frontalier et la contrebande constituent souvent une stratégie de développement régional et leur suppression se fait forcément au détriment des zones déshéritées qui n’ont plus que la contrebande transfrontalière  pour ressource.

Enfin, dans ces zones devenues des espaces de non-droit, trafiquants locaux d’armes et de drogues et salafistes trouvent très profitable de mettre leurs ressources en commun contre un ennemi commun. La  contrebande met en effet en contact des groupes aux identités communes. C’est qu’il existe entre le passeur et le salafiste  une certaine affinité  dans la contestation d’un ordre établi qui fait qu’ils  ont  tous les deux la conviction de lutter contre une totalité oppressive. L’un, pour élargir le champ de son activité illégale, l’autre, pour conquérir le pouvoir; l’un usant de corruption, l’autre, agissant par la violence. Révoltée puis contestataire, leur attitude est toujours une remise en cause plus ou moins globale d’un système de normes : réglementations douanières ou financières pour le premier, autorités religieuses traditionnelles pour le second. Dans les deux cas, ils visent l’instauration d’un marché  parallèle des biens de consommation et des biens symboliques que ni l’Etat ni les institutions centrales ne sont en mesure de réguler. De cette prolifération d’actions entre acteurs et ressources d’actions différentes, il en découle une forme inédite d’action collective qui fonctionne en réseau et qui est capable de combiner des intérêts et des vocations différents. Elle rend possible l’association d’une pluralité de motivations et favorise du même coup la recomposition d’identités d’action multiples. La force du réseau n’est-elle pas justement de connecter autour d’enjeux ponctuels des intérêts différents ? Cela débouche alors sur l’édification d’une contre-société,  un conglomérat de cellules d’activistes et de criminels, de groupes affiliés et de sympathisants, structurés pour résister aux coups les plus durs et  dans lesquels le passeur et le salafiste  établissent une nouvelle topographie sociale, des  territoires de transition où s’impose l’ordre des conquérants, des processus en formation de nouvelles économies, de nouvelles religiosités à la fois mondialisées et repliées sur elles-mêmes, modernes et réactionnaires, qui échappent à toutes les règles économiques et sociales.

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