Le gouvernement par les chaises vides

Lundi passé, des animateurs d’une  matinale radiophonique avaient  parlé de l’absence de Tunisie, dimanche,  du chef de l’Etat qui serait parti en visite officielle au Japon. Ils avaient alors déploré ce qu’ils considéraient comme un abandon de poste à un moment aussi crucial où le pays tout entier est confronté  à la dissidence religieuse et  avaient même jugé une telle visite totalement irresponsable et d’autant plus inopportune que le chef du Gouvernement était lui-même à l’étranger.  Mais  la présidence ne tarda pas à apporter un démenti formel  à cette information   garantissant  que le président  était bien en poste ce jour-là, que le pays  était parfaitement gouverné, que la paix et la sécurité régnaient.

Il y a plusieurs  manières d’apprécier cet incident. On peut choisir d’en parler comme d’une bourde insignifiante, un phénomène habituel dans les médias, tellement récurrent qu’il n’est plus considéré comme un délit. Il n’est  donc pas  nécessaire d’en rajouter : un animateur imprudent,  qui  n’a pas fait preuve de suffisamment de circonspection, diffuse une nouvelle qui s’est révélée inexacte. La présidence a démenti, la station de radio a  rectifié l’information et tout est rentré dans l’ordre. On peut cependant voir les choses autrement. Considérer cette bévue  de presse comme  une parfaite traduction de la  réalité politique du pays depuis deux ans ; comme étant le triste reflet de l’action réelle du gouvernement de même que le  symbole fort qu’un président de la République peut être présent  tout en étant perçu comme absent. Autrement dit, sa présence, c’est-à-dire le fait de se trouver dans le lieu de l’événement dont on parle,  autant que son absence,  c’est-à-dire le fait qu’on ignore  ce qu’il est devenu, ne changent rien à  la réalité.  Le président est-il à ce point invisible qu’on l’avait cru absent ? Présent, il  était pourtant considéré comme absent et les journalistes n’ont fait dans ce cas qu’exprimer leur juste perception de la vacance du pouvoir.  L’absence est  en effet  d’autant plus ressentie   qu’elle touche à des personnes, prince, roi, ministre, ou chef d’Etat, dont on attend les ordres, les instructions, les directives, mais dont on réclame aussi la présence, c’est-à-dire le fait de réagir rapidement et de s’imposer à travers des actes, principalement dans les moments difficiles. Cela conduit à s’interroger sérieusement sur une telle invisibilité des représentants du pouvoir et sur la portée réelle d’une action politique devenue tellement dérisoire qu’elle n’intéresse plus personne, qui semble ne servir à rien.

La transition  de la Tunisie vers la démocratie a fait apparaître un problème nouveau : celui du rôle du chef de l’Etat pendant cette période toute provisoire de la transition vers la démocratie. Tout système politique a besoin d’un régulateur. La régulation du système précédent était assurée par un président tout-puissant, qui fixait les orientations de la politique et la répartition des compétences entre les organes du Parti et ceux de l’Etat, dans le cadre d’un système à parti unique. Ce système s’est effondré. Dans une perspective de transition, la  régulation du système politique a été confiée à un chef de l’Etat élu par l’Assemblée nationale constituante, le Gouvernement restant responsable de la politique économique. Le fonctionnement des démocraties représentatives débouche ainsi sur un rapport paradoxal entre, d’une part, les velléités de la théorie démocratique, qui veut que le pouvoir politique émane du peuple et, d’autre part, le désenchantement que ce choix entraîne le plus souvent, une fois constaté que la personne hissée au sommet de l’Etat s’avère finalement inapte à assumer pleinement et correctement cette dignité.

Partout, dans  l’administration autant que dans le monde de l’entreprise, le recrutement est un processus long et laborieux, surtout quand il s’agit de pourvoir un poste de haut niveau.  Ici et là, les recruteurs font de leur mieux pour éviter toute erreur qui peut se révéler lourde de conséquences. Des batteries de tests sont effectuées lors des recrutements permettant d’identifier plus ou moins correctement les compétences professionnelles ou techniques et les qualités personnelles indispensables du futur collaborateur.  Les critères de choix s’avèrent alors draconiens. Car il est évident que pour diriger, il faut savoir  imposer le respect.  Cependant, rien n’est totalement acquis sans les qualités personnelles, toutes aussi importantes car permettant d’évoluer dans n’importe quel environnement : engagement, probité, implication, esprit d’initiative, solidarité, capacité à communiquer, esprit critique, sens des responsabilités, personnalité affirmée, discrétion, écoute et compétences techniques.  Il est cependant curieux de voir que pour accéder à la magistrature suprême, pour désigner celui à qui la nation entière doit remettre entre ses mains toutes les affaires d’intérêt général, aucun critère de compétence n’est exigé, aucune qualité personnelle n’est requise, aucune science n’est sollicitée, aucune disposition particulière n’est  réclamée. M. Marzouki, qui ne possède aucune sophistication idéologique, ne mobilise aucun savoir ni connaissances politiques, ne dispose d’aucune compétence dans la science de l’administration de l’Etat, qui n’est pas en parfaite possession des aptitudes nécessaires à diriger le pays, qui est loin d’incarner le consensus sur les valeurs sociales et civiques est cependant appelé à prendre les décisions qui engagent la nation. Il n’a reçu le pays ni par conquête, ni par usurpation, ni par héritage, ni par séduction,  encore moins par la volonté du peuple, si l’on considère que les 7000 voix obtenues ne constituent  nullement un plébiscite. Il s’est hissé au haut du mât par un arrangement circonstanciel avec le parti majoritaire. Il n’est dès lors que l’incarnation accidentelle d’un projet collectif et provisoire  plutôt que l’artisan nécessaire du destin de la Tunisie.

Toutefois, l’ANC avait réussi à conjurer, en toute lucidité, les risques que pouvait engendrer  l’absence d’expérience dans la conduite des affaires humaines lorsqu’elle est combinée  à l’exercice de  l’autorité politique. Aussi, M. Marzouki préside-t-il mais ne décide rien. Un statut qui renvoie à la fois au vide et à la solennité de la fonction. Il n’y a donc pas de raison a priori pour que les Tunisiens se sentent concernés par ce qu’il fait ou par ce qu’il dit, par son absence ou par sa présence.

Les Tunisiens, qui demeurent tout de même fortement attachés à la fonction présidentielle,  estiment que l’homme politique doit désormais incarner  la synthèse de leurs aspirations et, de ce fait, donner suite à toutes leurs revendications, morales et matérielles.  On perçoit alors tout le hiatus qui les sépare de celui qui semble incarner l’impuissance,  qui parle sans  beaucoup impressionner, alors même qu’il se trouve dans l’obligation  de décider et d’agir et, par-dessus tout,   de faire oublier le passé  au lieu d’en susciter la nostalgie.

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