Tout allait bien quand le président surgit

L’entente commençait à régner lentement mais sûrement entre les participants au dialogue national, initié par la centrale syndicale. L’ambiance était à l’optimisme et le parti islamiste au pouvoir, ayant échoué à imposer ses vues à ses adversaires politiques et à la société civile, se rendait bien compte qu’il n’avait plus beaucoup de choix que de verser de l’eau dans son vin, si l’on ose dire.

C’est dans cette ambiance d’efforts collectifs et de détermination à se rapprocher de l’entente et du consensus que Marzouki fit son discours. Tout d’abord, il s’est livré à une attaque en règle et avec virulence contre tous ceux qui « s’en prennent à l’Etat et à ses institutions et manquent de respect à ses symboles ». Ensuite, contre toute attente et à la surprise générale, le président provisoire a affirmé « ne pas comprendre comment on peut empêcher des étudiantes en Niqab de passer leurs examens. » Il ne comprend pas non plus comment on se permet « cette discrimination sur la base de l’habillement », ce qui est à ses yeux « une atteinte à l’un des droits de l’Homme reconnus universellement ».

On peut être d’accord avec le président provisoire dans la première partie de son intervention. En effet, l’Etat, ses institutions et ses symboles devraient être respectés par l’ensemble des citoyens. Sans ce respect, la porte serait largement ouverte à tous les débordements, à tous les excès, en un mot, à l’anarchie. Encore faut-il que ce qu’on appelle les hommes d’Etat, et en particulier ceux qui détiennent les plus hautes fonctions, en soient dignes et forcent le respect de leurs citoyens par leur intégrité, leur honnêteté et leur engagement sans faille au service de l’intérêt général. Et là, quand on observe le comportement des uns et des autres, y compris celui du président provisoire, force est de constater qu’on est loin du compte.

Marzouki est un homme cultivé et, à ce titre, il ne peut ignorer cette vérité humaine fondamentale : le respect est l’un de ces sentiments que personne ne peut maîtriser et soumettre à sa volonté. On peut resentir du mépris pour quelqu’un qu’on déteste, mais on ne le peut pas parce qu’il force le respect. Mais, il arrive aussi qu’on aime ressentir du respect pour quelqu’un qui nous est proche, mais on ne le peut pas parce qu’il n’en est pas digne. C’est ainsi que certains peuvent se trouver parfois dans une situation embarrassante et qui trouble leur sommeil : être forcé de respecter celui qu’ils détestent et incapable de respecter celui qu’ils aiment.

C’est dire que le respect se mérite et que l’Etat, ses hommes et ses institutions, peuvent parfaitement forcer le respect, mais seulement par leurs comportements, leurs attitudes et leur engagement envers le bien général, et non par les discours agressifs, les menaces ou l’usage de la force brutale.

Il faut relever ici que les deux parties du discours de Marzouki au Palais des Congrès mentionnées ci-dessus, sont en totale contradiction l’une avec l’autre. En effet, juste après avoir exigé qu’on respecte tous les symboles de l’Etat, et donc lui en premier lieu en qualité de président de la République, il prend une position qui a provoqué des huées dans la salle et la fureur au sein de la société civile et parmi un grand nombre de citoyens.

En toute objectivité, les huées et la fureur sont largement justifiées. En exigeant que les étudiantes en niqab soient autorisées à passer leurs examens, Marzouki commet un certain nombre d’abus. D’abord, il viole la décision du Conseil de l’Université, élu et habilité par la loi à réglementer la vie universitaire. Ensuite, il jette la suspicion dans une réunion laborieusement organisée, et trouble encore plus un débat national déjà suffisamment troublé et qui avance difficilement. Enfin, et c’est éminemment grave venant d’un président de la République, il traite par le mépris une décision de justice, celle du Tribunal administratif qui a dit son dernier mot dans cette histoire de niqab.

*Mais ce ne sont pas les premiers abus commis par Marzouki, et ce ne sont pas les premières atteintes à l’aura et au prestige de l’institution de la Présidence de la République. Il a reçu au Palais de Carthage les représentants des milices violentes ; il a invité au Palais présidentiel une sommité de l’ignorance et du fanatisme, le dénommé Béchir Ben Hassan, pour donner une conférence ; il a signé des ordres de libération anticipée de prisonniers, dont certains à peine libérés ont commis des viols, et même des meurtres…

D’un autre côté, le président provisoire semble souffrir d’une tendance irrésistible qui le pousse à régler ses comptes avec ses adversaires politiques à partir de l’étranger. Visiblement, sa présence à l’étranger gonfle son ego et aiguise sa haine vis-à-vis des personnalités de l’opposition qu’il se délecte à prendre à partie à partir de l’étranger, oubliant qu’il est le président de tous les Tunisiens.

C’est pendant un voyage en Mauritanie, en février 2012, que Marzouki a eu les mots les plus virulents envers Béji Caid Essebsi qu’il a accusé tout simplement de blasphème : « Il s’est tu pendant une éternité et quand il a parlé, il a blasphémé », a-t-il dit, de l’une des principales personnalités politiques tunisiennes dans un pays étranger. Le « blasphème » de Caid Essebsi est, vous l’avez deviné, la fameuse initiative lancée en janvier 2012, mais qui n’a pas plu au représentant de la Troïka au Palais de Carthage.

C’est pendant un voyage en Allemagne que Marzouki a eu des mots délirants à l’endroit de l’opposition à laquelle, visiblement, il est devenu allergique. S’en prenant à tous ceux qui critiquaient la politique de la coalition au pouvoir, le président provisoire était sorti de ses gonds en ces termes : « Ils (les opposants) disaient que la Troïka allait bientôt rendre l’âme, mais ce sont eux qui ont rendu l’âme. »

Enfin, c’est pendant un voyage au Qatar que le président provisoire a attaqué encore une fois l’opposition avec une rare violence sur sa chaîne préférée « Al Jazeera » : « S’ils œuvrent pour le renversement du gouvernement de quelque manière que ce soit, les laïcs extrémistes seront pendus. Et il n’y aura pas alors des hommes sages comme Marzouki, Ghannouchi et Ben Jaafar pour intercéder en leur faveur… », a-t-il dit à l’attention de ceux avec qui il combattait la dictature de Ben Ali.

D’ordinaire, les chefs d’Etat qui se déplacent à l’étranger ne parlent que de ce qui concerne les relations bilatérales entre le pays hôte et celui du visiteur. Des questions leur sont posées sur tel ou tel problème interne, mais généralement ils s’abstiennent de répondre, arguant à juste titre qu’ils ne parleraient pas de questions domestiques dans des pays étrangers. Le nôtre est une malheureuse exception qui entache fortement la réputation du pays.

Mais il y a une autre exception qui devient réellement une source d’embarras pour un bon nombre de Tunisiens : la tenue avec laquelle le président provisoire se permet de voyager aux quatre coins du monde. A titre d’exemple, on  peut citer sa participation au dernier sommet arabe au Qatar sans cravate et avec une chemise non repassée.

Le journal « Al Qods Al Arabi » ne l’a pas raté. Il a classé notre président le dernier en termes d’élégance parmi tous ceux qui ont pris part à ce sommet. Le contraste est grand en effet entre l’élégance de la tenue du roi de Jordanie, classé premier, et la négligence de la tenue de notre président, classé dernier.

Le président provisoire a dit et répété  qu’il n’aime pas les cravates et qu’il préfère l’élégance de l’âme à celle des tenues. A voir ses abus de langages répétés et sa tenue constamment négligée, on est forcé de constater qu’il n’a ni l’une ni l’autre.

*Cf article du 20 mars 2013, du même auteur : « Dévoiement de la fonction présidentielle ».

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