Menaces

On redoutait le pire au vu de la banalisation de la violence, de l’insécurité rampante et de la montée du péril terroriste que ne pouvaient  dissuader la passivité et le laxisme des autorités. Et le pire s’est produit, au grand désarroi des Tunisiens, saisis aujourd’hui par un sentiment diffus d’effroi, de peur et de colère.

On comprend leur inquiétude et leur angoisse, ils ont en mémoire le triste syndrome algérien et craignent à raison que le pays ne glisse et ne se laisse entraîner dans un affrontement meurtrier et une guerre fratricide qui le mettraient à feu et à sang et emporteraient jusqu’à nos dernières illusions d’émergence économique et démocratique.

On se doutait bien que l’explosion des libertés, au lendemain du 14 janvier 2011, allait ouvrir une véritable boîte de Pandore et qu’elle ferait remonter à la surface et à la lumière du jour des idéologies, des croyances et des convictions enfouies au plus profond des ténèbres de la société dont au fond, on ne connaissait que la partie visible de l’iceberg. Mais on pensait aussi que la démocratie, fût-elle naissante, et c’est ce qui fait sa force, suffisait à elle seule pour évacuer toute forme de violence institutionnelle ou idéologique. Elle a cette vertu, celle de nous protéger de l’intolérance, de la discorde et d’affrontements violents et tout aussi dangereux.

La vérité est que la réalité est beaucoup plus complexe qu’on ne se l’était imaginée. Les formations politiques, les groupes d’obédience religieuse ou autre ont leur propre lecture de la nature et des objectifs de la révolution engagée par des jeunes au péril de leur vie, au nom des idéaux de liberté, de justice, de dignité et de démocratie.

Depuis, on le voit, on assiste à des tiraillements sans fin. La révolution n’est nullement à l’abri des risques de déviation et de déraillement. Les dissensions, les atermoiements voire les différends qui ont cours dans l’enceinte de l’ANC et qui ont entravé l’écriture de la nouvelle Constitution, qu’on ne voit pas encore venir, en sont l’illustration.

Aujourd’hui, le pays compte ses victimes et soigne ses blessés mutilés par des mines antipersonnel disséminées par des terroristes sur les collines du mont Chaambi, devenu sanctuaire pour jihadhistes patentés venus d’ici et d’ailleurs. Al Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi), à ce que l’on sache, a, sans que l’on n’y prenne garde, élu domicile chez nous et voudrait faire de la Tunisie, pourtant libérée du démon de la dictature, une terre de jihad !

Il ne s’agit pas d’un acte isolé, désespéré, mené par une poignée d’égarés. La réalité est que cela procède d’un plan prémédité, conformément à des visées et à un agenda planétaire. Les autorités, longtemps victimes d’un certain angélisme révolutionnaire, ont fini par s’en convaincre. Elles sont, aujourd’hui, face à leurs propres responsabilités. Le pays attend d’elles davantage d’autorité et de détermination pour éteindre le feu de la discorde nationale, combattre la criminalité et éradiquer ces poches de terrorisme avant que le mal ne se répande dans les plaines et les villes, avec son cortège d’horreurs que l’on imagine. Ceux qui sont aux commandes de l’Etat seront, dans cette terrible épreuve, jugés sur leurs actes et sur les résultats. Toutes les lignes rouges ont été transgressées et il y a péril en la demeure.

Le terrorisme hante aujourd’hui tous les esprits. Il tétanise l’activité économique et paralyse les initiatives privées et pas seulement dans les régions visées. Il nourrit peur et inquiétude. Peu de Tunisiens se laisseront convaincre par d’autres arguments que celui qui consiste à lui faire la guerre et l’éradiquer à la racine même. On ne dialogue pas, on ne négocie pas avec les terroristes et les poseurs de bombes, on les combat.

Que valent, dans ce contexte de tension, de malaise, de nervosité ambiante, d’incertitude, de brume et de fracas de bombes nos exhortations au travail ou nos incantations pour un nouveau modèle de développement  plus inclusif ?

Les appels répétés et pressants pour le redressement de l’économie, le patriotisme économique, la reprise de l’investissement, le redémarrage de l’activité touristique, la montée en régime des exportations, le tout  malmené par un bouillonnement social sans précédent, paraissent si décalés et si éloignés de la réalité ! Ils sonnent creux, sans réel effet sur les fondamentaux de l’économie qui n’arrêtent  pas de se dégrader.

Qu’on se le dise : la croissance ne se décrète pas par temps normal et par beau temps. Elle devient encore plus problématique quand l’environnement de l’investissement est heurté par la persistance de la récession dans la zone Euro et chahuté jusqu’à être obscurci par l’insécurité, l’instabilité, l’effacement de l’Etat et l’absence de visibilité. Il faut, à l’évidence, une Tunisie plus apaisée, plus réconciliée avec elle-même et plus rassemblée qu’elle ne l’est aujourd’hui pour espérer redresser la barre.

Le drame qui déchire et endeuille aujourd’hui le pays, n’est pas fortuit et ne relève pas du simple hasard. Nous récoltons, à l’heure qu’il est, les fruits amers d’un discours de rejet, de division et d’exclusion, aux antipodes du sentiment de réconciliation nationale. Un discours aux relents de haine, entretenu et propagé par certaines formations politiques au pouvoir, en se servant de la hargne de supplétifs de service, à des années-lumière de la culture d’Etat.

Osons tirer les enseignements de l’Histoire pour mieux nous projeter dans le futur, pour que notre futur ait réellement un avenir : on ne sortira de l’impasse actuelle qu’en étant unis et rassemblés sous un même étendard, celui de la République, qui sauvegarde les libertés et les droits de tout un chacun et proscrit toute forme d’arbitraire et d’injustice.

Hors de l’union sacrée, il n’y aura point de salut. Alors peut-être, dirons-nous, à quelque chose malheur est bon : l’irruption sur une grande échelle du terrorisme dans ce qu’il a de plus hideux, de plus abject et de plus condamnable doit provoquer un sursaut national et amener à la raison d’Etat ceux qui ne sont mus que par des intérêts étriqués et des considérations partisanes, au risque de consacrer pour toujours la division du pays. Les apôtres de la guerre froide aux seules fins électoralistes en seront pour leurs frais, celle-ci a déjà viré à la guerre tout court. Ils ne seront pas plus épargnés que les autres par le terrorisme, aveugle par définition.

Pour tous, l’heure est grave. La nation est en danger. Celles et ceux qui veulent se porter à son secours et protéger les acquis de la révolution ne doivent pas se tromper d’adversaire ni d’itinéraire. Il y va de la  responsabilité de tous.

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