La pomme de terre, l’Etat et le prix juste

Dans le brouhaha de foire, où chaque marchand donne de la voix pour attirer le chaland, sans pitié pour les oreilles des passants  qui, chaque jour qui passe, voient leur pouvoir d’achat mis à l’épreuve, il arrive qu’on distingue quelques perles. La dernière étant celle de ce marchand de légumes qui, pour vanter la baisse soutenue du prix  de ses pommes de terre,  n’a  pas trouvé meilleur slogan, annoncé telle une bonne nouvelle et sans  le moindre embarras : « Pommes de terre à petit prix, Ezzine est revenu! ». L’association que fait ce vendeur entre le retour de l’ancien président, si révoltant soit-il, et la baisse des prix, doit être saisie dans son sens large et métaphorique comme révélatrice  de l’intime identité entre un degré donné de paix sociale, obtenue certes  au prix d’une absence de démocratie, et  un niveau relatif  d’aisance et de bien-être économique.

A ses yeux, l’insoutenable flambée des prix, à la fois préjudiciable pour son commerce et fortement éprouvante pour les ménages les plus modestes,  n’est  que le signe d’un dérèglement plus général qui touche  l’ensemble des institutions de la société et de  l’Etat ; et le rétablissement symbolique de l’ordre ancien, dont il nous fait part, n’est autre que son  souhait profond de voir restaurées les règles qui présidaient jadis au fonctionnement du marché. Il met ainsi en  évidence le constat que les conditions à même de permettre la bonne production et allocation des ressources nécessaires à la reproduction des hommes ne sont plus assurées. Que le dérapage des prix auquel  nous assistons n’est  que le signe que l’Etat a perdu son emprise sur le maintien de l’équilibre entre la demande globale et l’offre courante de biens et de services. Qu’entre le producteur et le consommateur s’interposent désormais des pratiques fortement préjudiciables au bon fonctionnement du marché. Corruption, manque de transparence, fraude fiscale, insécurité, contrebande, absence de justice et d’équité ne manquent pas de se répercuter sur l’état psychologique présent et les comportements futurs, accentuant les inquiétudes et l’anxiété des acteurs économiques et affaiblissant le niveau de confiance qu’ils prêtent à l’Etat et ses institutions. Politiquement, cette notion de confiance se trouve au cœur même du pouvoir dans le mandat donné par les Tunisiens aux représentants élus et au gouvernement.

Sur le plan économique, elle est assimilée à l’engagement des agents dans des relations de production et d’échange, dans le respect des promesses qu’ils ont faites et la réussite de leur coopération. Pour notre marchand de pommes de terre (de toutes les denrées alimentaires la seule rescapée de la flambée générale des cours),  le problème de l’organisation sociale  ne saurait être compris et résolu par une représentation fictive de la rationalité parfaite et du marché autorégulateur, mais en référence à des institutions existantes qui donnent un sens concret  au terme de marché et sont la source de l’ordre marchand, support de l’action économique.

Aujourd’hui, une large part de la population tunisienne voit son pouvoir d’achat se réduire comme une peau de chagrin et son niveau de vie se dégrader par  l’envolée  des prix : de l’immobilier, de l’énergie et des transports, des produits alimentaires, etc.  Elle s’inquiète en outre de l’accélération de la crise financière, de la dépréciation de la monnaie, du désordre politique, de la menace intégriste devenue aujourd’hui péril terroriste, et se met alors à douter de l’avenir, à nourrir un sentiment de défiance à l’égard des institutions politiques et cesse de croire en la capacité de la coalition au pouvoir à être à la hauteur des défis et des enjeux  posés. Une situation qui ne manque pas d’entretenir la représentation que les consommateurs se font de ce qu’est un prix et de ses fondements.

Dans la théorie néoclassique, le capitalisme présente le visage d’une organisation économique juste et efficiente. Juste, parce qu’elle assure à tous une rémunération équivalente à son apport à la société. Efficiente, parce que les mécanismes du marché amènent obligatoirement l’économie à son meilleur résultat. Dans ces conditions, toute intervention extérieure, en particulier celle de l’État, ne peut qu’être nuisible. Mais, contrairement à l’imaginaire prégnant des économistes, selon lequel le prix serait déterminé par les coûts auxquels s’ajoutent des marges dont le montant dépend de l’intensité de la concurrence et de l’équilibre entre l’offre et la demande, les régulations propres au capitalisme ne sont pas des attributs spontanés de la société humaine indépendamment de l’Etat  et de ses  institutions qui, au contraire, ont un rôle incontestable dans la détermination du niveau des prix. Non pas que l’Etat intervienne pour fixer les prix par décret, mais  parce qu’il se porte garant de la régularité des échanges.

L’histoire ne cesse de montrer l’imbrication intime de la constitution de l’Etat de droit et de l’économie moderne. Le capitalisme est né d’un processus d’institutionnalisation du marché par le politique dans la mesure où la formation de l’Etat national, incarnant le monopole de l’exercice de la violence dite légitime, est une condition au développement des institutions cruciales de l’économie comme le droit, le respect de la propriété privée, la monnaie et l’entreprise. Par son souci empressé de voir ressuscité  un ordre révolu, notre marchand de pommes de terre ne fait que regretter en fait la faillite des institutions qui sont à l’origine du marché et qui fondent son existence, assurent et permettent son fonctionnement et qui constituent l’opérateur central à travers lequel la société comme telle se reproduit. Car pour que le marché puisse conserver pleinement ce rôle, il faut que les règles de l’échange comme les droits de propriété sur tous les biens soumis à transaction, qui sont de nature institutionnelle, soient parfaitement définis et que les agents les reconnaissent. Ce qui implique un gouvernement, des structures légales et politiques de l’État, constitués par un ensemble d’entités politiques et administratives, comme la police et la justice, en charge de garantir la pérennité du respect des règles du jeu de l’échange marchand. Son souhait de rétablissement de l’ordre ancien ne serait alors que la volonté de fournir une alternative, en désespoir de cause, à la conception non pas libérale de l’économie, mais à un état de jungle. Dans sa vision, le marché est logiquement considéré comme une institution, qui nécessite un système de lois instauré par les autorités politiques ainsi que des règles et des régulations spécifiques, celles qui ont une portée et une vocation universelles et qui justement opèrent par-dessus le marché.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here