Comment périssent les Etats

Une auditrice, intervenant l’autre jour dans un forum  d’une radio FM consacré aux affrontements du Chaambi, s’étonnait de la présence des djihadistes dans un  coin perdu de montagne. Pourquoi, dit-elle,  ces insurgés  sont-ils allés se cacher si loin pour se soustraire aux autorités, alors qu’ils bénéficient jusque-là  de toute la  liberté d’agir à leur guise, en pleine ville, forts de la bienveillance des autorités et de leurs  soutiens occultes?  A quoi bon user dans ce vain combat de terrains difficiles, partir s’embusquer dans un environnement hostile, au péril de leurs vies, face à une armée de métier lancée à leur poursuite, quand toute la ville, devenue un maquis urbain où circulent désormais marchandises de contrebande, armes et munitions, leur est incontestablement et définitivement acquise leur offrant un sanctuaire sûr et protégé ?  Pourquoi s’indigner  de  tant de hardiesse de la part de ces extrémistes alors que ce phénomène n’a cessé de s’amplifier sans rencontrer la moindre résistance, sans se heurter à la moindre fermeté ?

Il faut bien donner raison à cette auditrice et admettre  qu’on s’est résigné au fil du temps à contempler du haut d’une autre planète ces individus déambuler dans leur accoutrement sinistre à travers les artères de la ville, se livrant à toutes sortes d’exactions, sermonnant les voyageurs dans le métro sur la nécessité d’instaurer la charia, admonestant qui bon leur semble, comme bon leur semble. Il leur arrivait même  de vandaliser  des débits de boissons, démolir des bars d’hôtels, attaquer, à l’occasion, un poste de police ou envahir un tribunal sans que cela n’entraîne des poursuites juridiques. Pourquoi dans ce cas prendre le maquis quand la ville offre l’anonymat et la sécurité requis, quand elle est l’endroit idéal pour y assaillir des populations nombreuses et concentrées, mal défendues par  un gouvernement  qui ne s’en alarmait point ?

Les affrontements de Chaambi soulèvent des questions importantes et complexes. Certaines retiennent particulièrement l’attention, telles que la nature de ce conflit armé qui n’a rien de méthodique ni d’organisé, dont la ligne de front se trouve à l’intérieur même du territoire national, qui n’engage pas un pays contre un autre, mais vise l’élimination d’un ennemi intérieur, c’est-à-dire difficilement repérable et par conséquent potentiellement dangereux. S’agit-il d’un acte de violence individuelle perpétré par des aventuriers ou d’une guerre contre des groupements bien organisés qui, sans être à proprement parler des Etats,  se mettent au service d’un objectif politique par la lutte à main armée?

La Tunisie n’a jamais connu de violation de territoire, ni des conflits de souveraineté avec des pays voisins. Des crises certes, mais qui n’ont jamais fait craindre des prétextes à expédition guerrière. Cependant, la Tunisie demeure un pays vulnérable notamment lorsqu’il s’agit de s’opposer à des nationaux non identifiés, fondus dans la population. Cinquante ans de pouvoir autocratique et dictatorial ont en effet ôté à ce peuple toute espèce d’immunité naturelle, toute capacité d’auto-défense que génère sui generis l’organisme social pour résister aux agressions. Pour prévenir et repousser tout danger, la société s’en remettait   naturellement à l’Etat et aux structures par lesquelles celui-ci manifeste son autorité : services de surveillance et de renseignement, police et justice, principalement.

Depuis le soulèvement de janvier, les divers groupes appartenant à la mouvance radicale avaient vite fait d’associer la liberté démocratique à l’impunité. Dès lors, ils  pouvaient manifester  autant de fois que nécessaire pour dénoncer ce qu’ils jugeaient comme d’intolérables agressions contre l’Islam ou pour réclamer l’application de la charia,  procéder à des démonstration de forces à chaque détour du chemin en toute impunité et selon leur fantaisie. Nouveaux  acteurs de la violence, naissant du pourrissement même des institutions nationales, parés de leur faconde si typique, brandissant partout et sans restriction leur étendard noir, armés, à l’occasion, de bâtons et de sabres, les dirigeants salafistes et leurs affidés avaient cessé de reconnaitre la justice du pays, en se plaçant hors et au-dessus de la loi.  Parfaitement organisés, poussant leur avantage à chaque reculade du pouvoir et de ses institutions de maintien de l’ordre public, ils avaient réussi à s’implanter dans les quartiers populaires et dans les villages les plus défavorisés, palliant avant tout la faiblesse des services publics. Devenus dans certaines localités des acteurs importants de la vie économique de par leur insertion dans l’économie informelle et souterraine, ils ont fini par y constituer des ébauches d’émirats, règlent les petits problèmes administratifs, les litiges de voisinage voire les conflits conjugaux, secourent les plus démunis, donnent des cours de soutien scolaire, organisent la voirie, contrôlent les mosquées en lançant les discours les plus incendiaires, truffés d’appels aux meurtres contre la société et le pouvoir et imposent la morale islamique partout où ils estiment qu’elle  est bafouée. Endoctriner, mobiliser des effectifs, interpréter et sur-interpréter les textes sacrés à leur gré, en escomptant passer un jour à la conquête du pays tout entier, ces adeptes d’un projet de vie communautaire irréconciliable avec l’Etat et la société qualifiée d’impie, ont appris à tirer parti de la faiblesse des institutions pour alimenter leurs  réseaux et financer leur projet d’instauration d’un Etat islamique qui applique la charia comme devait le faire, selon la tradition, le calife. Pour l’heure, les plus radicaux n’entendent pas recourir à des actions violentes ni entreprendre des opérations de grande envergure ; préférant quitter le pays pour la Syrie ou le Mali et s’entrainer à la guérilla, sans pour autant cesser de croire encore au succès de la prédication pacifique sur le sol tunisien. A  cette menace contre un pays en crise économique grave, fragilisé par un Etat défaillant, s’ajoute l’intervention de certains pays étrangers qui jouent un rôle central dans ce processus, suscitant vocations et allégeance, sans parler des arsenaux en circulation dopés pour un temps indéfini par la liquidation des armées de Khadafi ou de Bachar al-Asssad, qui comptent des matériels à haute capacité de nuisance, aisément opérables.

L’autre question a trait à l’identification de l’ennemi. En se retranchant dans les forêts de Chaambi, les insurgés avaient couvert leur fuite de mines antipersonnel, tuant et blessant des soldats. Malgré cela, les autorités sont restées longtemps indéterminées quant à la nature de l’affrontement et, par suite, au statut des belligérants, alimentant ainsi la polémique et suscitant la colère au sein même des troupes qui s’estimaient engagées dans un duel inégal et transformées en cibles vivantes. Dans quelle catégorie aurait-il fallu classer les djihadistes ? Celle de simples délinquants, des jeunes écervelés ou des frères égarés qu’il faut juste appréhender, c’est-à-dire empêcher d’avancer, ou bien celle d’ennemis implacables envers lesquels tout est permis, que l’on a le devoir de supprimer par tous les moyens. Autrement dit, par la mise en application de règles particulières que commande l’état de guerre ?

Enfin, le plus grave est que cette affaire pourrait laisser croire, une fois l’expédition de Chaambi terminée, que la menace terroriste s’est éloignée et  son danger à jamais circonscrit. Par conséquent, elle risque de tromper la vigilance des autorités et de la population face à des périls à venir. Car, le terrorisme ne se fait plus dans les montagnes ou en rase campagne, mais a désormais lieu en milieu urbain contre le reste de la société. Traqués par les hélicoptères, les  systèmes élaborés de vision nocturne, les guidages automatiques par laser, marqués par leur inconfort, leur éloignement malcommode des centres urbains et leur vulnérabilité, les maquis ont perdu de  leur intérêt pour les terroristes. La ville reste par conséquent le refuge par excellence où ils continueront à trouver avantage à opérer. Tout y assure une cachette, un défilement, un abri, des itinéraires de repli, des positions défensives, des endroits où refaire ses forces et  s’abriter des coups. Par sa démesure même, la ville n’est plus le lieu d’une  paisible urbanité. Son immensité la rend presque impossible à gérer et à surveiller ; elle devient alors le lieu idéal pour toute entreprise de déstabilisation ou de conquête d’un pouvoir et le dernier maquis où il est encore matériellement et tactiquement possible d’affronter une armée. Elle doit constituer de ce fait le terrain prioritaire, où doivent se concentrer les activités de renseignement, de prévention et de lutte contre  toute entreprise de conquête ou de prédation.

 

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