La culture de la vie contre la culture de la mort

Ce que l’on craignait est arrivé. Trop de voix s’étaient élevées pour mettre en garde contre les risques du terrorisme, mais tous les avertissements tombaient dans l’oreille d’un sourd. Aujourd’hui, nos montagnes sont infestées de terroristes déterminés à s’en prendre à notre mode de vie et à nous obliger par la force à suivre le leur. Aujourd’hui nos montagnes sont minées, et les mines artisanales des terroristes ont déjà fait de nombreuses victimes parmi nos soldats et nos policiers qui leur font la chasse dans un relief particulièrement difficile et avec des moyens très insuffisants, compte tenu de l’immensité de la tâche et de la férocité de l’adversaire.

Ce fut un temps où l’on suivait les ravages du terrorisme chez les autres dans les médias. Aujourd’hui, il est chez nous et ne cache pas ses intentions de nous mettre sur « la bonne voie », c’est-à-dire celle de la « somalisation » ou de « l’afghanisation » d’un pays qui, depuis plus d’un demi siècle, consacre le tiers du budget de l’Etat à l’éducation. Cette masse énorme d’argent consentie par la communauté nationale pour éduquer ses enfants était incontestablement le meilleur investissement qu’on a pu faire. Et cela fait des décennies qu’on récolte ses fruits, puisque cet investissement a produit et ne cesse de produire les bâtisseurs dans toutes les spécialités dont la Tunisie a besoin.

En plus des bâtisseurs de la nation, cet investissement massif dans l’éducation a renforcé énergiquement la culture véhiculée par les Tunisiens de génération en génération et qui se caractérise essentiellement par la tolérance et l’ouverture d’esprit, c’est-à-dire  la propension à s’ouvrir sur l’autre, à l’accepter et à considérer la différence non pas comme une menace pour l’identité, mais un enrichissement mutuel.

C’est cet héritage précieux qui pose aujourd’hui problème pour les terroristes. Beaucoup plus que la destruction de vies innocentes ou de biens publics et privés, ce qui importe le plus pour ces terroristes, c’est la destruction de la culture tunisienne et la transformation du Tunisien ouvert, cultivé et tolérant en un être obtus, ignorant et extrémiste. Ils veulent obliger le Tunisien à troquer la culture de la vie contre celle de la mort. Ils veulent faire de lui un être aigri, intolérant, triste, fanatique, obtus, et qui voit en toute personne qui diffère de lui un danger mortel, nécessitant un traitement radical, c’est-à-dire la suppression pure et simple. Voici donc le « projet culturel » dont sont porteurs ces gens, et dont un début d’exécution a commencé il y a quelques semaines dans nos montagnes, transformées en véritable « Tora Bora ».

Maintenant posons-nous la question pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi a-t-on laissé le pays prendre le risque de voir sa stabilité, sa sécurité sérieusement ébranlées et son mode de vie menacé ? Pourquoi a-t-on permis à des milliers de barbus  de prendre possession de l’espace public, d’enfreindre les lois du pays et de s’en prendre violemment à leurs concitoyens qui ne pensent pas comme eux et qui ne s’habillent pas comme eux ? Pourquoi a-t-on entravé l’action des forces de sécurité et de l’armée, garantes, d’après les lois de la nation, de l’intégrité et de la sécurité du pays et de celles des citoyens ?

Ces questions et bien d’autres ne cessent de tourmenter le peuple tunisien qui a déraciné la dictature de Ben Ali dans le but d’améliorer la qualité de sa vie et d’élargir la sphère de sa liberté, et non pour ouvrir la voie à des forces obscurantistes qui ont, elles, pour objectif de dégrader fortement la qualité de sa vie et de rétrécir la sphère de sa liberté.

Si les terroristes se sont enhardis à ce point, c’est parce qu’ils ont vu que l’Etat n’a plus la volonté de les réduire au silence. La volonté et non la force, car celle-ci existe, et la preuve est que ceux qui détiennent les leviers de l’Etat peuvent l’utiliser quand ils le jugent nécessaire. Ils ont jugé nécessaire d’utiliser jusqu’à l’excès la force pendant les manifestations du 9 avril 2012, et de réprimer sauvagement à la chevrotine les manifestants à Siliana, mais ils regardent ailleurs quand les extrémistes religieux ou les excités des « ligues de protection de la révolution » usent et abusent de la violence contre les hommes politiques, les intellectuels ou les artistes.

Ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir de décision en Tunisie ne font pas seulement preuve de passivité, qui confine à la complicité avec  l’extrémisme religieux local, mais  même les théoriciens étrangers de l’extrémisme et de la violence sont accueillis en grande pompe et bénéficient de tous les honneurs dus aux grands invités de la Tunisie, alors que le but de leurs visites est de monter les Tunisiens les uns contre les autres en les classifiant entre « pieux » et « impies », « croyants » et « laïcs ».

La responsabilité première de la déliquescence de l’Etat et de l’arrogance dont font preuve les extrémistes religieux et les terroristes  incombe sans aucun doute au parti islamiste au pouvoir. Voulant dominer tous les coins et recoins de l’Etat dans ce pays, ils ont adopté comme stratégie dès le départ d’être laxistes avec tous les groupes qui se réclament de la religion, même s’ils sont critiques vis-à-vis d’Ennahdha, et intransigeants et même prédateurs avec tous  ceux qui, au nom de la démocratie et de la liberté, refusent toute confusion entre religion et politique. Car, c’est ici que réside le nœud du problème.

Il n’y a pas si longtemps, Ghannouchi nous présentait les terroristes et leurs partisans salafistes comme « nos enfants porteurs d’une nouvelle culture ». Il a raison. Ils sont effectivement porteurs d’une nouvelle culture, celle de l’intolérance, du fanatisme, de l’obscurantisme et de la violence contre quiconque ne leur ressemble pas. En un mot, ils sont porteurs de la culture de la mort.

Maintenant, et après la consternation générale provoquée par ce qui se passe au Djebel Chaambi, Ghannouchi change son fusil d’épaule et tient un autre discours entièrement différent, voulant nous convaincre que « nous sommes en guerre contre le terrorisme », que « la Tunisie n’est pas une terre de Jihad », que « le terrorisme ne réussira pas », que « le dialogue n’est pas possible avec les terroristes jusqu’à ce qu’ils jettent les armes et se rendent » etc. Il a raison aussi. Mais croit-il réellement en ce qu’il dit ?

Ce discours est en tout cas le meilleur que le chef d’Ennahdha ait jamais prononcé depuis son retour d’exil. Mais compte tenu de l’accumulation des dangers à nos portes, ce qui intéresse les citoyens aujourd’hui, ce ne sont pas les beaux discours, mais leur traduction dans la réalité. Ghannouchi a trop joué avec les nerfs des Tunisiens en disant une chose et en faisant le contraire. A-t-il tiré la leçon cette fois et va-t-il enfin harmoniser ses paroles et ses actes ? Nous ne tarderons pas à le savoir.

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