Eloge de la dette

Emprunt, crédit, créanciers, débiteurs, déficit, remboursement, taux d’intérêt, agence de notation; des vocables qui, jusque-là, relevaient du jargon des experts en finance internationale sont désormais à la portée du grand public. Tantôt alarmante, tantôt rassurante, la dette extérieure demeure une anticipation qui peut être positive tant qu’elle sert d’instrument de relance de la croissance et de réduction du déficit, mais risque, en revanche, si la croissance demeure atone,  d’hypothéquer l’avenir d’un peuple, lui laissant pour seul horizon un  surcroît d’endettement et n’aura servi, en fin de compte, qu’à donner du répit à des régimes brinquebalants.

Si on s’amusait à traduire la perception qu’ont les responsables des finances publiques de la soutenabilité de la dette, après l’octroi par le FMI d’un prêt salvateur à la Tunisie, cela donnerait l’assortiment d’arguments suivant: la Tunisie, comme tous les pays du monde, a recours, sans embarras ni honte,  au crédit. Le plus important n’est pas l’emprunt en soi, mais plutôt son taux d’intérêt qui tient compte de la durée du prêt, de la nature des risques encourus et des garanties offertes par l’emprunteur. Le FMI est, par les temps qui courent, la meilleure adresse pour contracter un prêt élevé à des conditions très avantageuses. Le prêt accordé par le FMI à la Tunisie, par son montant élevé (1,78 milliard de dollars) et son taux bas (1,08% remboursable sur cinq ans après une période de répit de trois ans), témoigne de la solidité de l’économie du pays, contribue à raffermir la confiance des marchés à l’égard de la Tunisie, tout en envoyant un signal positif aux agences de notation. Car les pays qui, comme le nôtre, cherchent à avoir un accès facile à l’emprunt, doivent posséder des atouts certains. Aussi, plutôt que de chercher continuellement des motifs de suspicion, n’est-ce pas là des raisons suffisantes d’être fier de l’estime que nous portent les bailleurs de fonds ? Aux éternels rabat-joie de service, toujours circonspects quant aux conditions économiques réelles du pays, qui doutent des stratégies financières mises en place par le gouvernement afin de relancer la croissance, s’inquiètent (inutilement) des conséquences de l’augmentation de la dette, professent un scepticisme à tout crin vis-à-vis de l’efficacité du recours à ce type de solution, appellent à la suspension du remboursement de la dette  voire  sa répudiation pure et simple ; à tous ces frileux, rappelons que le taux de croissance de 3,2% atteint par la Tunisie a dépassé les estimations du FMI qui prévoyait 2% et que ce type de crédit répond parfaitement aux besoins d’un pays qui mène une bonne politique économique  mais qui, hélas, victime innocente à la fois de la longue et difficile transition démocratique et de la crise mondiale,  est obligé de demander secours et assistance. Une relation avec les institutions financières internationales, comme celle qu’entretient la Tunisie, à la fois confiante et personnalisée, a certainement de quoi réjouir  et, à la différence de ce qui était le cas en  1986 lorsque le FMI est intervenu en imposant un plan d’ajustements structurels, le présent accord n’est assorti d’aucune forme de conditionnalité, d’aucun programme de réforme économique et financière destiné à assurer la solvabilité future du pays.  C’est ce qui donne de la force aux arguments du gouvernement qui se voit compris et mieux considéré par les représentants de la finance internationale. Le FMI, de son côté, grâce à son commando d’experts, trouve à chaque fois une solution pertinente adaptée à  nos problèmes, propose des options de redressement, car ses hommes connaissent toutes les économies de la planète et savent très bien choisir où tailler dans les dépenses et comment trouver l’équilibre entre le retour à une dette socialement supportable et la préservation de l’activité économique. Tout cela contribue à pérenniser notre engagement aux règles établies par le FMI et  favoriser notre attachement indéfectible à cette institution. Cela est particulièrement important à une époque qui voit de nombreux pays s’effondrer par  un recours facile aux financements sans plan précis, par les conditions excessives dont sont assortis les crédits alloués et leur  mauvaise affectation. Toutefois, bien que le FMI n’ait pas expressément posé de conditions, le gouvernement entend quand même élaborer un programme de sacrifices et faire les choix qui s’imposent en entreprenant, par exemple, une révision de la politique de subvention, par l’élaboration d’une stratégie destinée à rationaliser le financement de la Caisse  de compensation.

Les auteurs de cet éloge de la dette ne disent cependant mot de nos capacités de remboursement. Pour un pays débiteur, en effet, rembourser une créance signifie assurer le service annuel de la dette sans avoir recours à de nouveaux emprunts. Or, le remboursement du prêt, payé avec des ressources propres, est difficilement concevable de par les difficultés réelles auxquelles le pays est confronté. Cette forme de remboursement ne peut avoir lieu qu’avec un excédent d’exportations de biens et services réels équivalant au moins à celui du service de la dette pour un niveau de réserves inchangées. Cela revient à dire que le pays devrait a priori soit réduire  ses importations, soit accroître  ses exportations, soit une combinaison des deux qui permette de dégager un solde substantiel. La diminution des réserves en devises, la baisse des recettes touristiques, le déficit grandissant de la balance commerciale et la faiblesse des transferts des Tunisiens à l’étranger ne permettent pas à la Tunisie  de dégager suffisamment de ressources propres en devises pour faire face à  son endettement.

Par ailleurs, les mesures impopulaires, que certaines réformes imposeraient à la classe moyenne et aux couches les plus pauvres, comme le contrôle des salaires de la Fonction publique ou l’abolition des subventions à la consommation, ajoutées à la faiblesse structurelle de l’économie et les écueils islamistes sur lesquels vient en permanence se briser l’élan démocratique, se traduiraient dans un premier temps par une  agitation sociale accrue, et à plus long terme, par une grave instabilité politique qui rendra caducs tout ajustement économique, toute velléité de relance, en plus de la dénonciation de la dette et l’arrêt de tous versements. Sur le plan purement économique cela signifierait, entre autres, l’arrêt de bon nombre de projets d’investissement. Contrairement à la situation des années 1970, qui ont vu la progression de la dette se traduire  par une hausse des taux d’investissement- même si bon nombre d’entre eux se sont souvent révélés insuffisamment rentables-, la dette aujourd’hui sert des objectifs beaucoup moins productifs. Autant pour l’Etat que pour les ménages, le crédit devrait en principe permettre de réaliser des projets économiques et assurer les conditions pour  développer l’emploi, la santé  ou l’éducation, or  la logique qui prévaut actuellement est de payer les salaires et les produits de consommation.

Dans ce jeu à somme nulle engagé par un Etat fauché, la dette (et son remboursement) se trouve au croisement de deux morales dont aucune ne constitue une solution à la crise. La première est une  morale austère, qui  décide des baisses des salaires et de la réduction des dépenses publiques, entraînant ainsi l’appauvrissement généralisé et des formes régressives d’organisation sociale. Mais, l’austérité va réduire la demande et ralentir la croissance rendant, par conséquent, le fardeau de la dette encore plus lourd et son remboursement plus hypothétique. La seconde est une morale hédoniste dont la devise est peu de travail mais une consommation incontrôlée qui va favoriser les importations et qui, si elle permet d’acheter le consensus, va obérer davantage les capacités de reprise et finira par charger davantage le montant de la dette. Tout ça pour des créances qui de toute façon ne seront jamais remboursées.

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