La presse : pouvoir ou contre-pouvoir

La presse et ses organes vivants (les journalistes) jouent un rôle fondamental dans la politique moderne et les sociétés démocratiques ou non. Ils représenteraient même un « quatrième pouvoir ». Issue de la culture américaine, cette idée revêt un enjeu particulier pour les sociétés traversant une phase de transition démocratique. Pour Marcel Gauchet, « le quatrième pouvoir est celui qui empêche le peuple de tomber dans l’esclavage, en maintenant quelque chose de sa puissance dans les intervalles de sa manifestation ». Pourtant, cette idée induit une série d’idées fausses : la presse n’est en rien comparable aux pouvoirs publics constitutionnels que sont l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Non seulement la presse relève du secteur privé (et non des institutions de l’Etat),  mais elle ne dispose pas de prérogatives de puissance publique (ou de pouvoirs décisionnels).

En réalité, la fonction de la presse correspond mieux à l’idée de contre-pouvoir. Dans les sociétés démocratiques, la presse a vocation à jouer un rôle de vigie (surveiller l’action du pouvoir politique) et de relais d’opinions (développement d’arguments et de contre-arguments). En ce sens, la fonction ontologique de la presse consiste à pouvoir faire obstacle aux pouvoirs institutionnels et au système représentatif. C’est pourquoi le pouvoir politique- même élu- s’en méfie traditionnellement. En témoignent les critiques récurrentes dont elle fait l’objet en Tunisie, au moment même où elle a recouvré sa pleine liberté. Des critiques qui justifient d’autant plus une protection constitutionnelle de la presse.

La liberté d’expression constitue le fondement juridique nécessaire à la fonction de contre-pouvoir de la presse. Le principe d’une presse libre et indépendante du pouvoir porte en lui l’idée de contre-pouvoir. La philosophie politique et libérale permet de définir précisément le caractère de contre-pouvoir inhérent à la liberté d’expression. C’est une liberté à la fois protégée du pouvoir et participative à l’égard du pouvoir.

La liberté de la presse demeure encadrée par la loi, celle de 1881, avec tous ses amendements ultérieurs. Pis, la figure du « journaliste » est souvent accusée d’incarner moins un véritable contre-pouvoir, qu’un être « avec » le pouvoir. À l’inverse de cette critique, Marcel Gauchet développe une réflexion selon laquelle les médias seraient un « contre-pouvoir » devenu « anti-pouvoir »[1]. Marcel Gauchet observe, sans hostilité de principe, que la poussée démocratique moderne a fait émerger, à travers la figure du journaliste, un organe de « contre-pouvoir » : « [l]e journalisme n’est pas, à proprement parler, le contre-pouvoir. Il n’est que la force qui permet au contre-pouvoir d’advenir et de fonctionner, indépendamment de lui, bien que ce soit au travers de lui, le contre-pouvoir proprement dit résidant dans la censure virtuelle des pouvoirs en place par l’opinion publique, figure de substitution, à la fois évocatrice et anticipatrice, du corps électoral ». Mais loin d’interroger la réalité de cette figure moderne, l’auteur diagnostique, à partir des années 1970, une nouvelle ère : le journalisme « ne se contente plus de contre-balancer les pouvoirs institués », affirme-t-il, « il en arrive à les incapaciter, davantage, à frapper leur exercice, et peut-être leur existence, d’une suspicion en légitimité dans laquelle leur effectivité se dissout ». Ce nouvel « anti-pouvoir », « foyer d’annihilation du commandement », a, dit-il, une double origine : d’une part, la montée en puissance du pouvoir médiatique en tant que tel – c’est ce qu’il appelle le phénomène du « méta-pouvoir » –, produisant cette situation où le personnel politique est « dans les mains des médias » (vraiment ?), soumis à un impératif permanent de « transparence » ; et, d’autre part, le mariage des médias avec « l’idéologie des droits de l’homme », qui les aurait renforcés dans leur tendance à moraliser la politique, à culpabiliser en permanence le pouvoir, voire à l’inculper carrément, ce qui confronterait les gouvernants à une « censure permanente » et les empêcherait donc de gouverner.

Alors qu’elle est destinée à jouer un rôle de contre-pouvoir, la presse peut aussi connaître une dérive et saper le sens même du politique… Dans les temps modernes, un lien consubstantiel s’est noué entre la vie médiatique et la vie politique, pour le meilleur et pour le pire. Le politique est souvent soumis à la tyrannie du temps médiatique, à la superficialité des réponses quotidiennes, alors que les enjeux sont souvent structurels et s’inscrivent ainsi dans le temps long.


[1] Les expressions entre guillemets dans cet édito sont toutes des citations de l’article de Marcel Gauchet, « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir », Le Débat n° 138, Paris, Gallimard, 2006

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