La Tunisie n’est pas l’Afghanistan

                       Des matelas sales et dégoûtants dans des grottes, des caisses en plastique contenant des ustensiles poussiéreux, des marmites en aluminium noircies et usées, des objets personnels éparpillés çà et là, témoignent de la fuite précipitée de leurs propriétaires. Des images filmées, il y a quelques temps, et qu’on a pu observer furtivement sur l’une des chaînes de télévision.

               Les images étaient prises dans l’une des montagnes tunisiennes et l’endroit servait à l’entraînement de terroristes pour qui le peuple tunisien est insuffisamment musulman, avec un niveau de piété et un degré de dévotion très bas et donc inacceptables à leurs yeux. Ils se sont mis en tête que Dieu les a choisis pour nous remettre sur le droit chemin par le moyen classique, devenu la marque déposée de l’extrémisme religieux : la violence terroriste.

               Paradoxalement, les images prises dans ce camp d’entraînement déserté sont plutôt rassurantes. Quelques dizaines d’égarés qui s’entraînent sur le maniement de Kalachnikovs et la maîtrise des techniques de fabrication de bombes artisanales dans le but de « réislamiser » un peuple de 11 millions d’habitants, musulman depuis des siècles, cela devait prêter à sourire, n’eût été le caractère tragique de la situation.

               En fait, le danger est ailleurs. Il réside dans le laxisme, pour ne pas dire la protection, dont bénéficient ces terroristes dans certains cercles influents proches du pouvoir, ou de la part de certains responsables au sein du pouvoir lui-même. Il ne s’agit pas ici d’accusations gratuites, ni de jugements à l’emporte-pièce. Des soldats et membres des forces de l’ordre sont tombés en martyrs, victimes de la pauvreté des moyens mis à leur disposition, mais surtout victimes de la « politique des mains liées », selon l’expression d’un membre des forces de l’ordre, consistant à entraver l’application des standards internationaux des règles de la légitime défense et les impératifs légaux et moraux de la défense de la patrie.

               Ces défaillances ont eu de graves conséquences pour la vie et l’intégrité physique de certains soldats et membres  des forces de l’ordre. Le caporal Anis Jelassi est tombé en martyr il y a quelques mois,  victime de tireurs terroristes, mais victime surtout de ces défaillances. Et il y a quelques jours des soldats et des membres des forces de l’ordre ont été gravement blessés par des mines antipersonnel plantées par les terroristes.

               Ces groupes terroristes n’ont pas attendu l’affaiblissement de l’Etat après le 14 janvier pour se manifester. L’on se rappelle la violente confrontation des forces de l’ordre avec le « groupe de Soliman » entre décembre 2006 et janvier 2007. Plusieurs ont écopé de lourdes peines de prison, mais ils ont été libérés à la faveur de la « révolution » du 14 janvier. Certains d’entre eux ont repris entre-temps leur carrière de terroristes et s’entraînent probablement dans des camps mis à leur disposition par des forces obscures.

               L’ambiguïté qui marque la position du pouvoir en place, vis-à-vis des groupes terroristes repliés dans les zones escarpées de Djebel Chaambi, désoriente quelque peu les observateurs, et même les simples citoyens, qui se demandent avec stupeur pourquoi les forces de police et de la garde nationale ont-elles pour ordre strict de ne pas tirer sur des groupes qui n’hésitent pas eux à tirer et tuer ?

               Cette ambiguïté est sans doute le résultat des tiraillements à l’intérieur du parti au pouvoir. Ennahdha est un parti qui affiche une apparence d’unité et d’homogénéité, mais il n’échappe pas aux divisions qui marquent les partis idéologiques et religieux. Bien qu’ils nient fortement toute espèce de division au sein de leur parti, les dirigeants d’Ennahdha n’échappent pas à la pesanteur de la polarisation qui les aligne en deux groupes étiquetés indistinctement « droite-gauche », « faucons-colombes » ou encore « extrémistes-modérés ».

               On ne peut pas comprendre l’ambiguïté politique actuelle vis-à-vis du terrorisme qui nous menace, sans avoir en tête la polarisation « extrémistes-modérés » qui marque le parti au pouvoir. Et pour illustrer ce propos, il suffit de poser la question suivante : peut-on imaginer Samir Dilou faire l’éloge des groupes terroristes ou Sadok Chourou s’en prendre à eux avec virulence ? Il est de notoriété publique que l’un et l’autre appartiennent au même parti, mais ont des positions fortement nuancées, pour ne pas dire contradictoires, à l’égard du phénomène terroriste. Il va sans dire que le terrorisme et l’ambiguïté politique dont il bénéficie ne s’appliquent pas ici uniquement aux groupuscules qui se cachent dans les grottes de Djebel Chaambi, mais également au groupe qui a assassiné Chokri Belaïd et qui a réussi à s’évaporer dans la nature.

               Le terrorisme a-t-il un avenir en Tunisie ? La réponse ne souffre pas de doute : il n’en a aucun. La raison est simple. Il y a dans ce pays un barrage infranchissable qui se charge de la responsabilité de garder à distance les terroristes et de faire du terrorisme un phénomène résiduel et éphémère. Ce barrage est tout simplement l’aversion et le mépris que ressent le peuple tunisien vis-à-vis du terrorisme et des terroristes. Il ne s’agit pas ici d’une élucubration ou d’une spéculation. Ce raisonnement s’inspire de la réalité.

               Rappelons-nous le 8 février dernier. Des centaines de milliers de personnes ont tenu à assister aux funérailles de Chokri Belaïd. Des centaines de milliers de citoyens se sont dressés comme un seul homme pour crier pendant des heures leur aversion et leur condamnation du terrorisme. Un ami algérien qui a assisté à ces funérailles a fait les observations suivantes : « Aujourd’hui, je suis arrivé à la conviction que la Tunisie ne connaîtra pas le sort subi par l’Algérie dans les années 1990. Si les Algériens avaient réagi à l’assassinat de Tahar Djaout (*) comme le font aujourd’hui les Tunisiens après l’assassinat de Chokri Belaïd, il est probable que les choses auraient pris une tournure moins tragique et des milliers de vies auraient été épargnées en Algérie. »

               Une chose est certaine : face à la marée humaine qui a accompagné Chokri Belaid, les terroristes et leurs commanditaires ont été pris de panique et ont dû réviser leurs plans. Oui, le terrorisme peut faire du mal, mais il n’a aucun avenir chez nous. La Tunisie n’est pas l’Afghanistan, Tunis n’est pas Kaboul et nos « talibans » n’ont pas la chance d’avoir un Pakistan à proximité pour les armer et les aider à conquérir le pouvoir par la violence terroriste.

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(*) Tahar Djaout, écrivain et poète algérien, est l’un des premiers intellectuels assassinés par les terroristes algériens en 1993.

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