Mauvais pain, mauvais gouvernement !

Un Tunisien,  Ridha Khedher, artisan boulanger, a remporté  le Grand Prix de la meilleure baguette… française. Son travail lui a valu d’être  salué pour avoir « su perpétuer et développer la tradition de la baguette de Paris». Décidément, il faut admettre que les Tunisiens n’excellent que dans l’exil. C’est à l’étranger qu’ils se révèlent les plus créatifs et les plus innovants, donnent le meilleur d’eux-mêmes, développent un esprit inventif  et réussissent. La question primordiale qui se pose ici est celle des divers déterminants qui  expliquent ces succès individuels, loin du territoire national. Il y a,  certes,  la motivation,  mais elle  n’explique pas tout. Car,  pour un ouvrier, un travail accompli  dans l’indifférence, l’apathie, la monotonie ou l’épuisement  se réduit souvent au gagne-pain. Il  faut que le travail soit assujetti à des règles et des devoirs effectifs, qu’il  comporte le respect de soi et une conscience raisonnée des fins morales qu’il implique. Dans le cas présent, Ridha Khedher avait besoin, pour atteindre l’excellence, que soient admises comme valeurs sociales et culturelles, partagées par tous,n la pensée critique, le respect de la personnalité et des opinions d’autrui, la discipline librement consentie et  la reconnaissance que son travail constitue  un triomphe remarquable de l’esprit humain permettant de travailler avec fierté. Le terreau sur lequel reposent toutes ces qualités morales n’est rien d’autre qu’un mode de gouvernement particulier, respectueux des libertés et des droits fondamentaux de la personne, offrant à l’individu le cadre propice pour travailler, s’exprimer techniquement et libérer son potentiel professionnel, vivre et élever  ses enfants dans la liberté et la dignité. C’est la façon dont tout cela agit  sur la personnalité du travailleur que réside la clé  de la victoire qui a permis à  un ouvrier boulanger tunisien, résidant en France, de devenir, pour un an, le fournisseur exclusif en pain de la table du  Palais de l’Elysée.

La lutte contre le précédent régime n’a jamais été aussi bien représentée que par cette photo dont tout le monde se souvient.  L’avenue Bourguiba, le 14 janvier, vide de manifestants, mais remplie de policiers casqués armés de longues triques. L’homme se tient à demi accroupi, un genou à terre, la cigarette au bec. Il tient d’une main ferme sa baguette de pain avec laquelle il fait semblant de tenir en respect la troupe dispersée des policiers. Défi solitaire et dérisoire de celui qui n’a pour seule défense que cet objet de nécessité absolue, devenu symbole de résistance à l’oppression, le témoignage d’une sévère réprobation sociale et un aliment de partage qui inspire la solidarité indéfectible. Dans toutes les manifestations contre le régime déchu, le pain fut ainsi agité en l’air, associé à la liberté et à la dignité, comme d’autres le feront opportunément plus tard  en brandissant le Coran comme une Constitution.

A  quel signe peut-on reconnaître qu’un peuple donné est bien ou mal gouverné ? Dans ce domaine, chacun appréciera la chose à sa manière. L’un vante la sécurité, l’autre la liberté. L’un veut que le gouvernement soit  des plus sévères, l’autre exige au contraire qu’il soit le plus doux, l’un le veut interventionniste, l’autre refuse son ingérence; celui-ci est content quand les richesses sont réparties équitablement, et celui-là aime mieux qu’elles tiennent compte de  l’effort de chacun. Enfin,  l’un est content quand l’argent circule, l’autre exige simplement que le peuple ait du pain, et du bon pain. Un pain levé, léger, croustillant, boursouflé, à la mie spongieuse, fondante en bouche,  adhérente à la croûte dorée qui cède sous la pression des doigts.

C’est donc à la qualité de son pain qu’on jugera  un bon gouvernement. Car, malgré le progrès économique et social, malgré l’instruction, l’élévation du niveau de vie, la mondialisation des échanges, les changements opérés dans notre culture alimentaire, l’impératif de l’approvisionnement marque toujours, et de manière décisive, l’organisation sociale, l’administration et l’idéologie du pays. Le ravitaillement demeure encore pour nous un problème politique et le pain une institution sociale qui est authentiquement politisée.

Son prix, comme l’organisation de sa production et de sa distribution  sont encore  établis par des lois, de même que l’appréciation du salaire minimum quotidien du travailleur qui se fonde toujours sur le prix du pain. Raison pour laquelle il varie peu, reste équitable pour le bon peuple, sans susciter l’indignation des riches. Notre vie quotidienne repose encore sur la nécessité de trouver un pain de bonne qualité, en quantité suffisante et à un prix raisonnable. Cette crainte ancestrale de la disette, qui tourmente depuis l’Antiquité autant le peuple que les autorités, qui nouait entre ces acteurs d’indéfectibles liens de solidarité, perdure encore dans l’imaginaire social. Aucune  question n’a un tel pouvoir mobilisateur, aucune rumeur n’a  de tels effets déstabilisateurs que la peur d’en être privé.  Dans un tel contexte, où l’activité régulière de la boulangerie est une garantie de l’ordre public, le peuple, de peur d’en  manquer, se soumet alors volontiers à l’autorité, souscrit à un engagement de docilité, moyennant l’assurance qu’on ne le laissera jamais sans pain. Pourtant, les disettes ne sont plus aujourd’hui à redouter, car lorsqu’on ne produit pas assez de grains, on en achète et lorsqu’on n’a pas de quoi acheter on en achète quand même.

Le pain, c’est nécessaire parce que c’est la vie, et l’exiger est  une manière de protester contre les inégalités, le chômage, la dignité bafouée. Mais le pain ne suffit plus, abondant et bon marché, il masque l’essentiel : le libéralisme immodéré, la flambée des prix, la perpétuation de l’injustice, l’aggravation de la dépendance alimentaire, le maintien du SMIG à un niveau intolérable. Ainsi, rien ne relie plus fortement la vie réelle à l’administration publique que le pain. Il impose un choix politique et économique fondamental entre le contrat social de subsistance, sur lequel comptent la plupart des catégories de population urbaines à faibles revenus, la subvention des denrées alimentaires, jugée inévitable et le libéralisme déstabilisateur prôné par le FMI, structurant ainsi un grand débat qui dépasse la question des subsistances. La question du pain est un symbole pour la question économique même s’il ne représente pas une grande dépense,  même si la réduction du poids et de la qualité rend l’augmentation de son  prix moins apparente.

Mais, hélas !  On  ne vit pas que de pain. Dans le recensement des éléments constitutifs d’une bonne démocratie, on oublie cependant l’ingrédient essentiel : la vertu civique et le bon gouvernement dont l’absence compromettrait  toute vie harmonieuse et tout bien-être. N’est-ce pas là tout ce que demande le peuple : qu’un gouvernement ne nous roule pas dans la farine et fasse de la bonne politique et  qu’un boulanger fasse du bon pain ? Seuls moyens de nous tirer du pétrin !

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