La footballisation du politique

Crédit photo: Jadal website

L’outrage fait aux symboles nationaux ne marque presque plus une opinion publique aujourd’hui bien plus indignée par le coût prohibitif de la pomme de terre que par les offenses à répétition infligées depuis deux ans aux institutions de l’Etat, ses représentants et ses enseignes, que certains n’hésitent pas à mettre au registre des acquis de la révolution et de la liberté d’expression conquise de haute lutte par le peuple. Dans un pays devenu ingouvernable,  l’homme de la rue, surpuissant, qui s’oppose désormais à toute organisation, est devenu rétif à toute forme d’autorité autre que la sienne et affiche la rébellion comme seconde nature. Policiers, fonctionnaires, ou professeurs ne sont plus hors de portée des camouflets et des injures. C’est ainsi qu’est née une véritable culture de la dissidence, encouragée et entretenue par cet état permanent de flottement dans la prise de décision de la part d’un gouvernement qui paraît de plus en plus tétanisé par l’ampleur des  revendications multisectorielles et incapable de réagir avec promptitude aux évènements.

Aujourd’hui, les membres de la famille d’un condamné trouvent naturel de contester une décision de justice, en prenant d’assaut le tribunal et en bousculant les juges. Un délinquant est-il arrêté qu’aussitôt ses acolytes attaquent le poste de police pour le libérer. Des parents inquiets pour la vie de leurs enfants, partis rejoindre l’Europe dans un rafiot de fortune, en veulent aux autorités et barrent les routes en signe de protestation. Des professeurs et des directeurs d’établissement sont chaque jour agressés par des parents contrariés, des vendeurs de produits de contrebande ayant pignon sur rue s’en prennent à qui les regarde de travers.  Enfin, une ville s’embrase pendant trois jours, parce que des supporters mécontents ont mal vécu ce qu’ils considèrent comme une injustice intolérable, ressentie à travers une décision malencontreuse et irresponsable des instances officielles. Parmi les manifestants venus protester contre l’élimination de leur club, certains ultras n’ont pas trouvé meilleur exutoire à leur colère que de brûler le drapeau national devenu icône typique de la révolte contre un pouvoir arbitraire. Emulation protestataire ou déni de soi, révélateur du malaise qui frappe une génération à l’identité de plus en plus floue, réduite à la dimension d’un village, d’un quartier, ou tout autre collectif, qui  estime que le respect dû au drapeau national n’est qu’une idéologie obsolète ? Ou simplement une façon d’éprouver et d’exprimer, de manière paroxystique,  l’amour du club ?

Depuis l’arrivée des islamistes, l’emblème national n’a cessé de subir les pires offenses, à commencer  par la substitution au drapeau national du drapeau noir à la faculté de La Manouba. L’indifférence du pouvoir et l’extrême mansuétude de la justice avaient, depuis, contribué à rendre le délit de profanation des emblèmes nationaux, devenu signe d’un nationalisme étriqué, un droit d’outrage ne suscitant que de timides et imperceptibles protestations.

On admet généralement qu’il n’existe pas d’Etat sans un répertoire minimum de signes ayant pour fonction de le proclamer et qui assurent sa continuité. Le premier de ces signes est le drapeau national, un marqueur qui nous fait connaître non seulement notre identité, mais aussi notre histoire et ses vicissitudes, depuis la lutte de libération nationale jusqu’à l’édification de l’Etat-nation indépendant. C’est un emblème qu’on hisse, qu’on brandit, qu’on salue et dans lequel on s’enveloppe quand on est un athlète et qu’on a gagné une  médaille. Le  respect qui lui est dû est expliqué aux gamins dans la cour d’école et traduit parfois sous forme de maximes destinées à être calligraphiées. Il est rappelé que ceux qui l’insultent ou le profanent sont de mauvais citoyens et de mauvais patriotes.  Mais tout emblème d’Etat est aussi un support du pouvoir et la déférence qu’on lui porte relève immanquablement de l’idéologie de ce pouvoir. Le souvenir déplaisant de l’usage idéologique que les régimes précédents avaient fait de la propagande emblématique et de la mise en scène symbolique de leur pouvoir, a poussé nombre de Tunisiens à se démarquer sensiblement de ce symbole de la Nation et ils avaient cessé de lui accorder  l’intérêt qu’il mérite tant il était associé  aux dérives d’un régime de plus en plus détesté. Déployer le drapeau, tout en chantant l’hymne national, devenait pour certains une participation éhontée à la mise en scène patriotique et un instrument d’adhésion forcée au régime en place. Cependant, chaque prestation de l’équipe nationale donnait  lieu à un usage détourné du drapeau national qui devenait, à l’occasion, le porte-étendard involontaire du régime, contribuant fortement à sa consécration. 

Mais à la faveur du soulèvement populaire de janvier, le drapeau  a retrouvé prestige et respectabilité, et ce  qui n’était jusque-là qu’un instrument au cœur de la liturgie de l’Etat, est devenu un signe de réappropriation de l’identité nationale et le symbole de la fin de l’indifférence à la patrie. Aimer son pays, le défendre et le dire n’avaient désormais  plus rien d’embarrassant.

Le sort indigne réservé aujourd’hui au drapeau national s’inscrit dans l’affrontement, qui ne cesse de s’exacerber, entre deux logiques :  une  première logique, ségrégative, logique des pouvoirs, par l’appartenance à tel parti politique, à  telle région (le Sahel, le Nord-est, Sfax, le Sud, etc.),  ou à tel club sportif, qui donne lieu à toutes les passions, toutes les dérives, devient une enseigne de bataille et  se retrouve forcément en  rivalité avec les emblèmes  de la Nation et de l’identité nationale. Une seconde logique, intégrative, logique d’Etat, censée transcender les appropriations partisanes et qui s’incarne dans le drapeau national, cristallisateur de la sacralité républicaine et de la culture du consensus. Envisagé isolément, un drapeau n’a guère de signification et ne prend tout son sens qu’autant qu’il est opposé à un autre drapeau. C’est ainsi que, depuis les élections, les grandes commémorations nationales ont vu le déploiement des emblèmes partisans prendre le pas sur celui de la Nation.  Chaque parti s’avançant dans le cortège à l’ombre de sa propre bannière.  Sur  ce champ de la bataille politique, face à l’adversaire ou à l’ennemi, chaque militant ne se reconnaît d’abord que dans l’étendard brandi par ses camarades du parti,  au détriment du drapeau national qui, pour le reste, se retrouve noyé dans une foule d’enseignes à l’effigie des innombrables  formations politiques.

Pendant des décennies, les stades  furent en Tunisie les seuls lieux publics où l’on pouvait conspuer ouvertement le régime ou une personnalité politique à laquelle était associée l’équipe adverse. Ils offraient l’avantage de pouvoir délivrer un message interdit, sans pour autant exposer ses auteurs à d’éventuelles représailles. Ces débordements verbaux étaient la plupart du temps tolérés  comme une modalité d’interpellation  de la classe politique, en l’absence de toute opposition reconnue. La  nouvelle configuration pluraliste qui a émergé après le 14 janvier est en voie de transformer irrémédiablement la scène  sportive, en faisant des compétitions sportives un extraordinaire promoteur de l’emblématique politique sous toutes ses formes. Les rivalités personnelles, médiatiques  et politiques, auxquelles on assiste, ne manqueront pas d’investir tout le domaine sportif et l’amener à épouser progressivement les contours des rivalités politiques. Dans cette perspective, le football  serait tout à fait indiqué pour  devenir un  champ où se déploieront librement les plus honteux excès. L’ancrage territorial du club deviendra alors un fief électoral et l’enceinte sportive un lieu d’affrontements politiques par un processus d’idéologisation du sport, à travers les filiations partisanes des équipes et la confusion entre l’adhésion sportive et la revendication politique. Dès lors, chaque rencontre deviendra le support de revendications extra-sportives et un espace d’affichage de préférences politiques. En d’autres termes, le lieu de combinaison des valeurs partagées par une classe politique assoiffée de pouvoir et la frustration sociale et la violence de supporters affranchis de toute règle et de toute responsabilité morale. Bonjour les dégâts.

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