Journée mondiale de la terre : pourquoi le gaz de schiste fait-il autant débattre ?

En cette journée où l’on fête l’environnement, il nous semble intéressant de se pencher sur l’épineuse question du projet d’exploitation du gaz de schiste en Tunisie. Notre pays est certes déficitaire en matière d’énergie- avec un déficit estimé 1 Mtep en 2011 ( 1 Mtep : énergie produite par la combustion d’une tonne de pétrole moyen), ce qui représente environ 11 600 GWh- mais cette alternative énergétique est-elle la bonne et surtout serait-elle aussi urgente qu’on voudrait bien nous le faire croire ? Pour le savoir, il faut déjà en connaitre les avantages et les inconvénients et sa supériorité face à d’autres énergies disponibles en Tunisie.

Principal avantage: le  « confort énergétique »

Le gaz de schiste est une ressource énergétique bien répartie dans le monde entier, nous ne seront certainement pas en mal d’en trouver. Son exploitation semble être une source d’emplois intéressante: à titre d’exemple aux Etats-Unis, 500 000 emplois ont vu le jour seulement en quelques années , un chiffre qui selon les estimations ne fait qu’augmenter.
Pour la Tunisie, les estimations en termes de réduction du chômage dans les régions concernées, ne sont pas connues.

Outre les bénéfices d’un point de vue économique, le gaz naturel produit moins de CO2 que le charbon ou le pétrole. Si l’on compare les émissions de CO2 résultant de la combustion du pétrole ou du charbon avec celles du gaz (la production d’un mégajoule d’énergie obtenu en brûlant du méthane produit 55g de CO2, le pétrole produit 70g de CO2 et le charbon 110g ), ce dernier est sans conteste moins polluant que d’autres énergies fossiles.

De plus, la fabrication locale de gaz permet de réduire les coups de transports qui bien évidemment consomment de l’énergie (15 à 20% d’autoconsommation).

Enfin, si la réglementation impose des aménagements « adéquats », les sites d’exploitation pourront dans la durée permettre l’implantation de systèmes de forage et de captage d’eau pouvant servir à l’irrigation et voire même favoriser le reboisement et lutter contre la désertification.

Pourtant si l’on tient compte des moyens mis en place pour ce type d’extraction de gaz, nous n’y verrons pas que des avantages. Le premier inconvénient touche l’eau. En effet, la quantité d’eau varie en fonction de la roche, mais la « moyenne» est de 10 millions de litres d’eau douce, c’est-à-dire 10 000 m³ par puits. Un « vrai luxe » dans un pays comme le notre, où les barrages ont une capacité de retenue maximale, estimée à 2 milliards de mètres cubes d’eau. Les défenseurs du gaz de schiste proposent des alternatives, telles que le recyclage d’eau… mais encore faut-il s’en donner les moyens.

De plus, se pose la question de la pollution du sous-sol. En effet, pour la fracturation de la roche, l’ajout d’additifs est nécessaire, représentant 0.5% de l’eau injectée environ. Vu la quantité d’eau utilisée, les produits chimiques injectés dans le sous-sol se compteront en milliers de litres. Des produits récupérés, avec le méthane, comme le sulfure d’hydrogène un gaz acide, nécessitent d’être traités puis revendus à l’industrie chimique (pesticides et produits pharmaceutiques), pour ne plus constituer de danger.

Quant aux retombées sur l’air, une étude effectuée par la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) a montré que la quantité de méthane perdue dans l’air est au moins deux fois supérieure à ce qu’annonçaient les industriels. A cet effet , environ 4 % de la production s’envole dans l’atmosphère, sans tenir compte des pertes au niveau des systèmes de canalisations et de distribution.

Cette technique pose, dans un autre volet, un problème supplémentaire à celui de l’environnement: la sécurité, comme en témoigne l’explosion à Ghislenghien dans l’ouest de la Belgique en 2004. L’accident causé par l’explosion d’un gazoduc a fait 24 morts et 132 mutilés et grands brûlés.

Enfin, notons que les régions intéressées par ce projet sont en premier lieu des régions où le tourisme est une source primordiale d’emplois. Dans ce cas, l’impact visuel est loin d’être secondaire; imaginez des touristes se promener près de l’Amphithéâtre d’El Jem, avec en toile de fond une « magnifique » torchère en pleine activité… fuite de touristes assurée. Quel serait l’intérêt donc à créer des emplois, si en même temps on est amené à en perdre sur le tourisme ?

Certes,  il est possible d’exploiter « proprement » le gaz de schiste moyennant de gros investissements technologiques, mais la Tunisie est- elle capable de mettre en place tous ces investissements ?

Gaz de schiste et énergies renouvelables, pourquoi  faire simple si on peut faire compliqué ?

Sans s’attarder sur les avantages écologiques, les énergies renouvelables présentent un potentiel énergétique majeur dans un pays comme le notre. Une étude a montré que la Tunisie dispose d’un potentiel important de valorisation des énergies renouvelables modernes.

Celui-ci estimé à 1,3 Mtep cumulé en 2010, à 7 Mtep à l’horizon 2020 et à 19 Mtep à l’horizon 2030 pourrait couvrir le déficit énergétique en question.

Alors pourquoi donc le gaz de schiste ? Pour l’ex-ministre de l’Industrie, Mohamed Chakhari,  «ce choix est stratégique pour la Tunisie qui a enregistré en 2012 un déficit énergétique de l’ordre de 1,75 million de tep». Un choix très difficilement défendable, si l’on tient compte des chiffres de l’Agence Nationale pour la Maîtrise de l’Energie sus-cités.

Dernier problème qui se pose avec le gaz de schiste est celui des chiffres. A titre d’exemple, selon les résultats d’une étude américaine, publiée en avril 2011, la Tunisie dispose d’une réserve de 0,51 milliards de m3, contre 290 milliards de m3 en Algérie.

500 milliards de mètres cubes est un autre chiffre avancé… à les croire, nous serions plus riches que l’Algérie. De quoi laisser plus que sceptiques sur le sérieux de ces informations.

Sans vision complète des faits pas d’opinion claire, d’où peut être la nécessité de réaliser des études indépendantes, de manière à trouver un véritable compromis et apporter ce qui manque le plus, à savoir la transparence.

Le débat sur l’intérêt du gaz de schiste n’a pas lieu d’être, si celui-ci n’est pas comparé à d’autres alternatives énergétiques en termes de rentabilité et de sécurité pour la population. Pour un dossier aussi délicat, il serait dommage de passer à côté d’une question aussi primordiale qu’est le confort énergétique de notre pays, et d’en faire, entre défenseurs et opposants du gaz de schiste une question d’intérêt politique.

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