Réformes et réconciliation

Etrange attitude de l’élite politique tunisienne, qu’elle soit de gauche ou de droite. Elle n’a pas de mots assez durs pour fustiger, dénoncer avec véhémence ce qu’il faut bien qualifier de droit d’ingérence des bailleurs de fonds-  FMI, BM, pour ne citer que ceux-là-, soucieux qu’ils sont de s’assurer la garantie de remboursement de leurs prêts.

Savoir si les thérapies proposées sont ou non sujettes à caution n’est pas sans intérêt, mais cela ne doit pas non plus éluder et occulter l’essentiel. L’ennui est que les pourfendeurs des institutions financières internationales, à l’orthodoxie établie, n’osent manifester aucun signe d’indignation au sujet de l’état de décomposition de l’économie nationale.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? A solliciter partout aide et soutien financiers, pour combler et résorber des déséquilibres et des déficits devenus structurels et endémiques. Le pays s’est lui-même mis en difficulté, en perdant le sens de la réalité et en s’écartant des chemins vertueux de la production, de l’investissement, de la création de richesses et d’emplois.

Au sortir  de la rupture de janvier 2011, la Tunisie, auréolée de son printemps démocratique, avait une formidable opportunité de se réapproprier son propre destin économique, en s’inventant un nouveau modèle économique et social qui intègre, fédère, unit et rassemble, tout en propulsant le pays vers l’avant et plus de bien-être. Il n’en fut rien ou presque.

Au lieu de quoi, le pays, toutes sensibilités politiques confondues, s’est laissé entraîner sur la pente de la division, de la discorde et des luttes politiques à la limite du tolérable, pour la conquête et l’exercice du pouvoir. La politique, sur fond de manœuvres occultes ou affichées, de mouvements, aux relents de guerre de tranchées et de positions, a jeté le trouble dans le pays. Elle a mis comme un voile sur les exigences du développement économique , qu’elle a reléguées au placard des oubliettes.

Personne ne nie, en démocratie, la nécessité d’un vrai débat sur fond de compétition voire de rivalité politique. Reste que tout le monde semble avoir perdu de vue que la politique, fût-elle à l’abri des dérives  politiciennes, n’est pas une fin en soi. Elle n’a de sens que si elle se met au service d’un dessein, d’un projet et d’une ambition nationale. Elle doit être perçue comme le vecteur et le principal moteur des transformations économiques et sociales.

Nous nous sommes, hélas, trop écartés de ce principe de réalité et nous en payons aujourd’hui le prix. On se serait bien passés des prêts, en cours de négociation, du FMI ou de la BM ou des éventuels crédits qu’il nous sera à l’avenir difficile de lever sur le marché financier international au regard de notre risque pays, si nous n’avions pas entravé voire freiné le rythme de croissance de nos entreprises publiques, qui généraient une épargne conséquente.

Les pertes que celles-ci ont subies tout au long de ces deux dernières années, Groupe chimique en tête, dépassent de loin les montants que nous sollicitons aujourd’hui pour boucler le budget de l’Etat et contenir les déficits de nos finances  publiques. Nous nous sommes exposés, de nous-mêmes, alors qu’on aurait pu nous mettre à l’abri de telles déconvenues et donner encore plus de sens à cette révolution de la dignité.

Et si, aujourd’hui, la Caisse générale de compensation (CGC) fait ou pose problème, c’est moins à cause des 4,5  milliards de dinars – chiffre du reste colossal – injectés pour soutenir les dépenses de consommation des ménages et des entreprises, qu’en raison de la stagnation du PIB. On ne peut à la fois augmenter les salaires, notamment dans la Fonction publique, tout en réduisant les jours de travail. On ne peut gonfler jusqu’à l’overdose l’effectif des fonctionnaires, contrairement à ce qui se passe dans le monde, sous l’effet de l’informatisation de l’administration, si ce n’est pour de simples et dangereuses considérations électoralistes, et s’étonner par la suite de voir filer le déficit de la CGC.

L’Etat verse à lui tout seul pas loin de 9 milliards de dinars de salaires, soit près de 35% de son budget, comme nul autre pareil. On ne doit plus, dès lors, se poser beaucoup de questions sur l’ampleur des dépenses de soutien à la consommation des produits de première nécessité ou de carburant. En économie, il n’y a pas de mystère. Tout s’explique, jusque dans les moindres détails.

Sous d’autres cieux, on a vu fleurir le slogan « travailler plus pour gagner plus », alors que les conditions de travail- compétitivité oblige !- se durcissaient en permanence, ce qui ne laissait place à aucun relâchement ni indiscipline. C’est d’ailleurs la loi du genre dans les pays industrialisés avancés, mis sous pression par l’inexorable avancée des pays émergents et ré-émergents.

On est, pour notre part, très éloignés de cette réalité. Le contraste est saisissant. Le pays offre à cet égard une image très décalée des exigences d’une économie qui s’inscrit dans le mouvement de la mondialisation. Ici, le mot d’ordre semble être : travailler moins, gagner et consommer plus !

Le résultat est qu’on ne peut plus vivre dans le déni de la réalité. D’ailleurs, la sanction est immédiate et la désillusion est totale. On sait ce que signifie, pour les ménages : travailler moins, c’est plus d’inflation, moins de pouvoir d’achat, d’investissement, d’exportation, d’emplois  et davantage de besoins de financement de la CGC. Sauf que l’Etat n’a plus les moyens d’une telle politique, qui n’en est pas une.

Le verdict s’impose de lui-même : on ne peut plus différer et moins encore s’exonérer des nécessaires réformes, celle sans doute de la CGC, du reste intimement liée à la réforme de la fiscalité, du marché du travail et de l’Etat, en taillant dans le maquis bureaucratique et en provoquant au besoin un choc de simplification des statuts des entreprises publiques, devenues aujourd’hui de véritables machines à produire des déficits, plombées qu’elles sont par le poids écrasant du sureffectif.

Ces réformes, pour difficiles et douloureuses qu’elles soient,  sont incontournables. Il faudrait les engager dans l’immédiat, FMI, BM ou pas. Il y va de notre survie. Elles  sont d’une impérieuse nécessité pour provoquer un véritable déclic de la croissance. Pour autant, il en faudrait davantage pour soulager nos finances publiques et amorcer la pompe de l’investissement, redresser la courbe du chômage et inverser celle des prix. Nous devons avoir conscience de la nécessité de remettre au plus vite l’ouvrage sur le métier, de réhabiliter le travail, la culture d’entreprise, l’exigence de compétitivité et d’efficacité, pour mieux prendre en charge l’impératif social.

L’état des principaux fondamentaux de l’économie : emploi, chômage, prix, investissement, déficits budgétaire et commercial, endettement, est aujourd’hui si dégradé qu’il ne serait pas difficile, pour le gouvernement et ses soutiens politiques, de venir à bout-  via une pédagogie de crise- des réticences et des résistances qui se manifestent ici et là, chez les salariés et le reste de la population. Il n’y a pas d’autres voie et moyen que d’expliquer, pour faire entendre sans heurts la voix de la raison. Sauf que pour convaincre les Tunisiens d’en finir avec les revendications catégorielles ou individuelles, il faut se convaincre soi-même de la nécessité de réconcilier le pays avec lui-même, d’en terminer avec les menaces d’exclusion collective et de mettre fin à l’ostracisme dont sont victimes aujourd’hui, comme le furent hier, des chefs d’entreprises, tous désormais acquis à la cause nationale.

L’investissement peinera à repartir, sans le retour de la confiance, liée nécessairement au besoin de réconciliation nationale . Les politiques ont vocation, ils ont même le devoir et l’obligation de nous faire rêver, en réinventant l’avenir, loin de toute forme de tiraillement, de déchirement et de division. Et il faut laisser à la justice ce qui relève de ses propres prérogatives.

Le chef  du gouvernement, Ali Laarayedh,  a du caractère, l’intelligence des faits et de la réalité économique. Il sait désormais ce qu’il a à faire pour redresser la barre. Et c’est à cela qu’il doit s’atteler, s’il veut aller jusqu’au  bout de ses promesses et de son engagement pour réformer l’économie, soulager nos finances publiques, endiguer le chômage et l’inflation et organiser, à échéance convenue, des élections  aussi libres et transparentes que celles qui l’ont porté au pouvoir. Il n’y a pas, pour l’heure, d’autre réforme aussi prioritaire que celle de la réconciliation nationale pour préserver l’avenir du pays. La sécurité , c’est aussi cela, et celle-ci n’est pas moins importante que le reste.

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