De l’âne pour du veau

Il est maintenant avéré, qu’au-delà de leurs effets immédiats sur l’émancipation des peuples du joug de la tyrannie, les révolutions offrent de nouvelles opportunités politiques, suscitent  d’authentiques initiatives et  constituent un pouvoir libérateur d’énergies créatrices, individuelles et collectives. En Tunisie, le soulèvement de janvier 2011 avait en outre donné le jour à une catégorie d’individus, dont le déploiement touche différents secteurs, qui s’estiment désormais affranchis de toute règle, libérés de tout scrupule et profitent largement de l’existence d’un Etat mou et d’un gouvernement impuissant afin de servir leurs intérêts, politiques ou financiers.

Toutes les outrances sont alors permises : crimes, délits, trafics en tous genres, escroqueries, mensonges, falsifications et tromperies  sont devenus  une banalité quotidienne. Tenez, il y a quelques jours, à Sousse, des bouchers avaient été  surpris par la Brigade de répression des fraudes en train d’égorger dix ânes qu’ils  s’apprêtaient à écouler comme étant de la viande de bœuf pure. L’histoire n’a rien de sensationnel, même si la réticence culturelle s’ajoute ici à la réprobation morale.

D’autres pays  nous ont précédés dans ce type de fraude: l’Algérie en 2003 déjà, l’Egypte en 2008, le Kenya et, tout récemment, l’Afrique du Sud, la Hollande et la Suède, sans parler des grandes enseignes européennes de l’agroalimentaire secouées par le scandale de la viande de cheval. Mais malgré sa banalité et sa récurrence, cette affaire est édifiante à plus d’un titre, par le fait qu’elle déborde largement le contexte strict de la consommation alimentaire pour  affecter, avec la même intensité, la sphère politique et tous les mécanismes de gouvernance.

Elle offre en effet des parallèles troublants car, ici  et là, la tromperie  est de mise et consiste toujours à faire croire que la chose offerte est, par ses qualités et son origine, différente de ce qu’elle est en réalité. Il suffit simplement de proposer de fausses garanties, d’user de quelques paroles mensongères ou d’adroits subterfuges pour effacer toute traçabilité, tromper le chaland ou… l’opinion publique.

C’est que  depuis janvier 2011 nous sommes entrés dans l’ère du simulacre généralisé, où personne n’est lui-même : des vrais-faux journalistes, des vrais-faux médias, des associations sans transparence  bénéficiant de financements occultes, des vagabonds devenus prêcheurs et, pour ajouter du relief à cette mystification générale, des élus du peuple qui trompent  le peuple et changent de camp comme on change de trottoir. Un  monde qui n’est plus qu’un leurre dans lequel nous faisons semblant d’être libres, de vivre en citoyens de plein droit dans un pays démocratique ou en voie de l’être.

Tout n’est donc que mensonge et illusion à commencer par les mots mêmes que nous employons. Les termes révolution, peuple, liberté, démocratie, justice et égalité, invoqués désormais à tort et à travers, truffent le jargon dont  certains se gargarisent bruyamment pour s’en approprier le mérite ou pour en juger indignes leurs opposants.

Des vocables qui n’ont plus beaucoup de sens et ont même fini par signifier tout le contraire de ce que l’on fait et de ce que l’on pense. La révolution ? On  la traduit par le droit que des jeunes désœuvrés  et déclassés  se sont octroyés pour se constituer en milices politiques soi-disant gardiennes de la révolution. La liberté ? On l’interprète par le tout est permis, allant de la liberté de transformer les prêches du vendredi en tribunes politiques, l’usurpation de la voie publique par des marchands à la sauvette et des étalagistes, qui dressent leurs tréteaux, en pleine rue, sans vergogne, jusqu’à lusage sans mesure de la liberté d’expression et des réseaux sociaux où pullulent rumeurs, inventions, théories du complot, opinions et mensonges purs et simples.

Les bouchers indélicats de Sousse, pris en flagrant délit, seront sans doute sanctionnés pour avoir cherché à introduire dans le commerce un produit falsifié et réaliser ainsi un profit illicite. L’infraction est ici évidente et porte sur la nature de la marchandise, c’est-à-dire sur la matière même. C’est comme vendre de la margarine pour du beurre ou du sirop de fructose pour du miel.

Il  existe cependant une autre espèce de  tromperie, tout aussi grossière, tout aussi condamnable, mais qui échappe pourtant à la justice. Celle qui tombe sous le coup de la loi concernant toute publicité faite de mauvaise foi, comportant de fausses allégations ou induisant en erreur, comme le fait d’affirmer qu’on va créer de l’emploi, réaliser la croissance économique, assurer la paix et la sécurité, garantir la liberté et les droits des citoyens. Autant d’engagements déclarés et non tenus et qui relèvent pourtant du délit de mensonge.

Citons également le crime, tout aussi répréhensible, qui consiste à usurper d’une fonction et agir sans titre, en accomplissant des actes réservés à son titulaire véritable. Comment appeler, en effet, autrement un personnel politique qui n’obéit pas aux exigences et aux contraintes qu’il faut respecter en matière de gestion des affaires de l’Etat ? Rien dans le domaine politique ne correspond plus à ce qu’on entend généralement par compétence, ou qui puisse convenir à ce qu’on  espère habituellement des hommes et des femmes chargés de l’organisation et du gouvernement des affaires publiques. Comme dans les régimes antérieurs, nul titre particulier autre que l’allégeance, la notabilité, ou la parenté  ne sont  requis pour accéder aux hautes fonctions de l’Etat.

Dans la mesure où la notion de compétence est rarement sollicitée de manière explicite en sciences politiques, l’exercice du pouvoir dans les régimes démocratiques devient alors une affaire d’éthique, de mots et de symboles. Or l’occasion nous est donnée de mesurer, chaque jour un peu plus, l’ampleur des défauts d’ajustement entre les qualifications qu’exige la conjoncture politico-économique et les capacités réelles des titulaires de postes politiques, et de nous rendre compte que la compétence politique, qui seule permet aujourd’hui de résoudre les problèmes du pays de manière satisfaisante en mobilisant et en intégrant diverses capacités, est devenue tributaire de la seule appartenance partisane. En regardant le spectacle affligeant et déshonorant donné par la classe politique, à commencer par les frasques éhontées d’un chef d’Etat interpellé par une motion de destitution, on se rend compte que l’incompétence n’aura jamais aussi bien porté son nom.

Ainsi cette même loi qui protège, par des règlements  contraignants, la santé publique en matière d’alimentation, se trouve-t-elle réduite à l’impuissance pour cadrer les critères d’accession à la conduite des affaires de l’Etat. D’où l’angoisse des uns, confrontés à l’accroissement vertigineux de la distance symbolique qui les sépare de leurs aliments, dont ils n’arrivent plus à déterminer l’origine, et des autres, acculés à subir le spectacle accablant donné par  le corps politique et la représentation nationale. D’où également l’exigence, ici et là, d’une démarche rigoureuse en matière de qualité et de traçabilité, point premier indispensable sans lequel rien n’a ensuite de sens et de crédibilité.

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