Les médias à l’épreuve du 14 Janvier

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Une journée de réflexion, organisée le samedi 6 avril, par l’IRMC sur « Les sciences sociales et journalisme face à l’événement » a apporté un regard sur  la pratique journalistique dans le pays depuis le 14 janvier 2011. Un vécu marqué par une tendance à la « bipolarisation » et par la course au scoop et à la quête permanente de l’audience. 

« Les sciences sociales et journalisme face à l’événement ». La thématique choisie par l’IRMC (Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain) de Tunis, un centre de recherche placé sous la tutelle du ministère français des Affaires étrangères et européennes, pour une journée de réflexion, organisée le samedi 6 avril 2013,  peut donner l’impression, à première vue, d’être ennuyeuse voire rude pour un citoyen lambda. Une affaire de spécialiste.

Il n’en fut rien. En effet, la journée de l’IRMC, à laquelle ont participé quelque quinze chercheurs et professionnels pour l’essentiel du monde des médias en Tunisie, a apporté un  regard on ne peut plus concrète du vécu des moyens d’information  depuis l’avènement de la Révolution du 14 janvier 2011 en Tunisie.

Larbi Chouika, professeur à l’Institut de Presse et des Sciences de l’information (IPSI), de Tunis, est catégorique : les médias tunisiens sont depuis le 14 janvier 2011 dans une logique partisane. Le chercheur parle d’une certaine « bipolarisation ». En clair, il y a d’une part ceux qui soutiennent la « Troïka » et le courant islamiste d’Ennahda et de l’autre, ceux qui s’y opposent.

Une profession « livrée à elle-même »

Dans une intervention sur  «  Révolution tunisienne : chercheurs en sciences sociales et journalistes au miroir des  événements: Esquisses d’analyses », le chercheur explique que cette tendance existe même au niveau de la réception. En clair, le public en redemande.

Inutile de préciser que cet état de fait n’est pas de nature à générer une saine pratique du journalisme. Un état de fait sans doute encouragé par « l’absence d’une autorité centrale et d’un cadre juridique adéquat » pour la première fois dans l’histoire de la presse. Les mécanismes d’autorégulation sont on ne peut plus absents d’une profession « livrée à elle-même ».

Et Larbi Chouikha d’ajouter que, largement sollicités par les médias et les centres de recherche ou encore par le monde de l’édition, les chercheurs ont tendance à publier  et à parler coûte que coûte.

Il ne manquera pas de parler des « journalistes-acteurs » qui vont vous donner une version des faits alors qu’ils n’ont pas toujours les éléments nécessaires pour le faire. Pour lui, et à ce titre, ce à quoi nous assistons ce n’est pas du journalisme d’investigation, mais « la révélation de scandales ».

Une « révolution du live »

Des scandales que nourrissent en partie les réseaux sociaux (Facebook et Tweeter notamment) qui ont fait une apparition remarquée avec la révolution tunisienne. Pour Lilia Blaise, journaliste à  Slate Afrique, un journal électronique français, les réseaux sociaux rivalisent avec les médias.

Les réseaux sociaux ont été de grands pourvoyeurs d’informations dès le déclenchement de la révolution tunisienne, affirme Lilia Blaise dans son intervention sur « Le journalisme à l’ère de la révolution tunisienne : la nécessité de revoir le traitement de l’information face aux réseaux sociaux ». Ces derniers ont permis  une « révolution du live », selon l’expression d’Alice Antheaume, enseignante-chercheur à Sciences Po Paris, déclassant les médias traditionnels qui n’ont « réagi que bien plus tard ». Ils ont, en plus, gagné en crédibilité du fait qu’ils ont eu pour principaux acteurs des cybers dissidents, des adversaires des régimes corrompus en place. Et du fait de la crise de confiance que traversent les médias traditionnels.

Mais attention, les réseaux sociaux ne font pas que du bon. Des rumeurs sont quelquefois le fait de certains acteurs des quelque 3,5 millions de pages tunisiennes sur Facebook, le premier média tunisien. D’où souvent la nécessité de vérifier leur contenu.

D’où l’idée selon laquelle les réseaux sociaux –mais pas seulement eux- sont devenus des outils de propagande. Evoquant la fonction des médias à travers une riche littérature scientifique qui va de chercheurs comme Harold Lasswell, Paul Lazarsfeld ou encore Theodor W. Adorno à Daniel Lerner, Riadh Ferjani examine  le rôle des médias dans la fabrication de l’opinion.

Il cite, dans ce contexte, les travaux de Lasswell qui montre, dans un travail qui date de 1927, comment les journaux américains ont influencé l’opinion à travers un récit sur le massacre des enfants. Une évocation qui nous plonge dans l’actualité récente en Tunisie avec l’affaire du viol d’une fillette dans un jardin d’enfants à La Marsa.

« Décidément, il n’y a que des tribus »

Chercheur à l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, Kmar Bendena parle, pour sa part, dans une intervention sur le thème « Entre actualité et histoire : de l’utilité d’un carnet d’adresses », d’ « infotox » pour décrire cette propagande insidieuse : le fait d’intoxiquer par le biais de l’information.

Directeur de recherche au CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) de Paris, Franck Mermier fait entendre que le monde de l’expertise dans les médias est aujourd’hui quasiment ouvert à tous. Il suffit d’avoir une expérience linguistique, voire d’être originaire d’un pays, pour se déclarer expert d’un pays et d’être validé expert par les médias.

Les médias ne faussent-ils pas le débat en ne voulant écouter que les contenus qu’ils veulent communiquer au grand public ? Franck Mermier donne un exemple : un jour, et alors qu’il expliquait à un journaliste, qui l’interviewait sur le Yémen, pays dont il est spécialiste, que ce dernier ne pouvait être analysé sous le seul prisme du tribalisme expliquant qu’il y avait aussi des partis et des associations, il s’est vu répondre par son interviewer  : « Décidément, il n’y a que des tribus ».

Hédia Baraket et Olfa Belhassine, journalistes au quotidien La Presse apportent un éclairage certain sur la pratique du journalisme en Tunisie aujourd’hui. Pour Hédia Baraket, l’heure est à la course au scoop et à la quête permanente de l’audience. Même son de cloche du côté de sa consœur Olfa Belhassine qui précise que l’information est jugée en fonction du nombre de personnes qu’elle peut toucher.

Pour cette dernière, le journaliste est lui-même pris dans le piège de l’immédiateté que lui impose le traitement d’une actualité à chaud. Une posture tout à fait différente du chercheur qui a pour lui le temps afin d’affiner son analyse du vécu. Une réflexion reprise, du reste, dès les premiers instants de la journée, par Pierre-Noël Denieuil, Directeur de l’IRMC.

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