Hausse ou baisse des taux, telle n’est pas la question ?

Le Conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie (BCT) réuni le 27 mars, a décidé de relever le taux directeur de 0.25% pour le porter à 4%. C’est la deuxième hausse depuis que le nouveau gouverneur est en poste.

Un certain regain de l’activité industrielle sur les sept derniers mois et une inflation autour de 6% ont ainsi motivé la continuation du cycle de resserrement monétaire entamé en août dernier.

L’événement monétaire peut paraître plutôt logique, au vu de l’inflation galopante qui nuit chaque jour au panier du Tunisien, mais en économie,  il faut être parfois contre-intuitif. Déjà, la hausse des taux entamée en août dernier paraissait audacieuse,  vu le rétrécissement de l’activité économique, mais elle n’a pas pour autant réduit l’inflation. En effet, l’indice des prix a progressé de près de 40 bps depuis.

L’inflation subie prend sa source dans une détérioration de l’offre plutôt que dans une surchauffe de la demande. Les causes de l’inflation, il faut aller les chercher dans un appareil de production, grippé par le surcoût social et sécuritaire, et dans la difficulté à contrebalancer et compenser les mouvements de spéculation, surtout sur les produits alimentaires. L’équation n’est pas toute simple; en temps normal, un fort taux de chômage garde des niveaux de salaires bas et évite toute surchauffe sur la consommation et la demande. Dans la Tunisie postrévolutionnaire, un phénomène totalement inédit se produit; le chômage augmente mais les employés, mus par une dynamique de revendications, demandent des salaires plus élevés et les obtiennent. Le lien classique entre inflation et chômage est rompu. Cet effet, combiné à des marchés mal régulés, peut installer une inflation structurelle.

La BCT a décidé de parer à cet effet par une hausse des taux. Les entreprises vont se trouver face à des coûts financiers plus élevés, en plus de la surcharge révolutionnaire sur les salaires. Au moment où l’Europe, notre premier marché cible, est au mieux en stagnation, un resserrement monétaire n’arrange pas les choses.

Si la production industrielle se porte mieux, il n’en est rien pour les services et surtout pour le tourisme. Les entreprises de ce secteur étant généralement fort endettées, les effets vont se ressentir assez rapidement.

La BCT agit dans le droit fil de son mandat, mais en appliquant des outils orthodoxes à des situations non orthodoxes; elle risque même de créer l’inverse de l’effet recherché. Les entreprises devront ajuster leurs prix devant les coûts qui montent. Cependant, même dans des situations orthodoxes, relever les taux freine la consommation mais aussi l’investissement, car le coût de l’argent et du capital augmente, ce qui pousse les entreprises à investir moins ou uniquement dans les projets plus rentables. Or en Tunisie, on est loin de vouloir cela. Ce qu’on cherche, c’est plus d’investissements qu’on devrait être assez contents de financer implicitement par des taux bas.

Traditionnellement, la BCT a un objectif d’inflation et aide à maintenir la stabilité des prix. Sous d’autres cieux, les Banques centrales s’adaptent au cycle économique et n’hésitent pas à changer de style. Le chômage est devenu l’ennemi numéro un des banquiers centraux en guerre contre la récession, reléguant l’inflation au second rôle. Le même chômage sera le facteur déterminant pour décider quand il faudra renverser la vapeur d’une politique monétaire accommodante. Ainsi, Ben Bernanke, gouverneur de la Réserve fédérale américaine s’est donné un objectif numéraire sur le taux de chômage (vers les 6.5%) avant de rehausser des taux historiquement et absolument très bas.  En dépit d’un indice des prix (CPI) qui progresse et d’un taux de chômage qui a reculé de plus de 2% (de 10% au creux de la crise à 7.6% au mois de février), le cap des taux bas reste maintenu jusqu’à la certitude d’être en territoire de croissance.

Face à l’inflation, la BCT n’a eu d’autre choix que d’augmenter les taux, alors que la production nationale, ajustée au change et à l’inflation, peine à retrouver son niveau précédent.

Malheureusement, le communiqué du Conseil d’administration du 27 mars n’évoque même pas les termes de chômage et d’emploi. Or, les transformations politiques que notre pays connaît sont dues au déficit  d’emplois stables et dignes. Il est inconcevable aujourd’hui de rester figé dans des schémas de politique monétaire orthodoxes.

Certes, la Banque centrale seule est à court d’outils pour diminuer le chômage; le gouvernement devrait agir à son tour, en usant du levier fiscal et budgétaire.

Il est impératif  cependant que le chômage devienne un indicateur prépondérant dans le choix de politique monétaire. L’équation monétaire n’est pas évidente, vu la complexité et le caractère extraordinaire de la situation. Au risque de subir l’inflation, le cap devrait être maintenu sur l’investissement et l’emploi, car ce qui est pire que l’inflation, ce sont l’inflation et le chômage. A la question: hausse ou baisse des taux, je dirais qu’il faut garder les taux bas au choix. Mais là n’est pas vraiment la question, car c’est une condition peut-être nécessaire mais malheureusement pas suffisante, puisque l’investissement et l’emploi reviendront grâce à plus de visibilité politique, de paix sociale et d’efficacité gouvernementale à tous les niveaux.

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