La frustration du 20 mars

Tahya Tounès L'Economiste Maghrébin

    Dans son discours prononcé le 20 mars au Palais de Carthage, Mohamed Moncef Marzouki  a parlé du « 59e anniversaire » de l’Indépendance et n’a pas prononcé une seule fois le nom de Habib Bourguiba, l’artisan de cette indépendance. Ces deux défaillances sont significatives de la haute idée que se fait le président en exercice de l’indépendance du pays, acquise il y a 57 ans, grâce aux sacrifices endurés par le peuple tunisien, et par les symboles de la lutte nationale dont le premier d’entre eux, Habib Bourguiba.

     Le « premier président légitime arabe », entré en fonction grâce aux 7000 voix de la circonscription de Nabeul et au bon vouloir du chef islamiste d’Ennahdha, est l’un des représentants de cette nouvelle classe politique tunisienne qui veut faire table rase du passé. Un passé qu’elle abhorre et qu’elle tente désespérément d’effacer de la mémoire collective. Le refus obstiné d’Ennahdha et du CPR de donner à la fête de l’Indépendance l’ampleur et l’envergure qu’elle mérite, n’est que l’une des manifestations misérables de nier le passé et de défigurer l’histoire de la Tunisie.

     Le cheval de bataille des islamistes et de leurs appendices du CPR ou ce qui en reste, est que depuis l’Indépendance, jusqu’à ce jour, la Tunisie n’a été qu’un mélange de dictature, d’injustice, de sous-développement et de corruption. En d’autres termes, les gouvernements successifs qui ont présidé aux destinées de la Tunisie du 20 mars 1956 au 14 janvier 2011 n’ont rien fait d’autre que détruire systématiquement le pays, et que la vraie histoire et la vraie construction n’ont commencé que le 23 octobre 2011…

     Mais ce cheval de bataille s’est révélé être un tocard qui boite et qui ridiculise tous ceux qui l’enfourchent. En effet, quoi de plus stupide et de plus ridicule que de dire que Bourguiba et Ben Ali ont laissé un pays en ruines. Le pire aveugle est celui qui refuse de voir, dit-on. Et la nouvelle classe politique au pouvoir aujourd’hui souffre d’un blocage psychologique qui relève de la psychiatrie et qui l’empêche de voir et de reconnaître les immenses réalisations effectuées pendant plus d’un demi siècle par un pays qui n’a ni pétrole, ni gaz, ni autres ressources à part les bras et la matière grise de ses enfants.

     Les islamistes et leurs alliés du CPR ont beaucoup de mal à aborder sereinement le passé de la Tunisie et à l’évaluer en fonction des critères objectifs. Ils ont beaucoup de mal à se débarrasser de la haine et de la rancune qu’ils ressentent envers ceux qui ont construit l’Etat moderne et fait de la Tunisie un pays où le niveau et la qualité de la vie sont parmi les meilleurs du monde arabe, en dépit des problèmes de déséquilibre régional, qui sont loin d’être une particularité tunisienne.

     Les constructeurs de la Tunisie moderne, que les islamistes tentent de présenter comme des malfaiteurs, ont mis en place un système éducatif et de santé que nous envient plusieurs pays arabes, ils ont éradiqué des maladies,  ils ont construit des écoles et des universités, des routes et des autoroutes, des dispensaires et des hôpitaux, des villages, des quartiers et des villes. Ils ont mis en place les infrastructures adéquates pour la construction d’usines par des capitaux tunisiens et étrangers. En un mot, ils ont fait beaucoup pour l’amélioration du niveau de vie des Tunisiens.

     Les deux principaux représentants de la nouvelle classe politique haineuse et rancunière sont l’ex-président du CPR et l’actuel président d’Ennahdha. Le jour de l’Indépendance de la Tunisie, le premier avait 11 ans et le second avait 15 ans. Autant dire des enfants. L’un et l’autre ont bénéficié de la démocratisation de l’enseignement et des grands budgets de l’éducation décidés par Bourguiba. Bien qu’ils fussent originaires de coins reculés et loin des grands centres urbains, l’un et l’autre ont pu, grâce à Bourguiba, poursuivre des études et devenir l’un médecin, l’autre enseignant.

   Bourguiba n’a pas besoin que Ghannouchi prononce quelques mots pieux à sa mémoire et que, malgré l’insistance du journaliste, il a refusé obstinément de prononcer. Bourguiba n’a pas besoin non plus que Marzouki égrène ses qualités ou mette en valeur ses titres de noblesse. Ceux qui, dans ce pays, sont reconnaissants pour ce que Bourguiba a fait pour leur pays se comptent en millions. Y compris ceux qui manifestaient contre sa dictature dans les années 1970 et 1980 dans les rues de Tunis. Y compris ceux que Bourguiba a emprisonnés dans des conditions terribles dans les années 1960 et 1970. Il n’y a qu’à écouter ce que Noureddine Ben Khedher et le vénérable Ali Ben Salem ont dit de Bourguiba. Le premier, un militant de gauche, a reconnu les qualités du premier président de la République tunisienne et son rôle déterminant dans la construction de l’Etat moderne. Le second, en dépit de plusieurs années passées sous terre enchaîné, a exprimé son respect pour le bâtisseur de la Tunisie moderne. Mais visiblement, la grandeur d’âme de ces deux grands militants est une denrée rare en ces temps troublés.

    Ennahdha et ses alliés au pouvoir ont donc, encore une fois, frustré le peuple tunisien en le privant du plaisir de fêter l’anniversaire de son indépendance. Certes, le président provisoire a organisé une cérémonie au Palais de Carthage à l’occasion du … « 59e anniversaire » de l’Indépendance à laquelle il a invité les amis et les proches de la troïka. Mais c’était une cérémonie terne, insipide, un peu à l’image du palais présidentiel dont la réputation, l’aura et le prestige se sont effondrés depuis que ses portes se sont ouvertes aux représentants des milices violentes et aux prédicateurs ignares.

    Le peuple tunisien n’a pas eu sa fête du 20 mars parce que ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui ont un problème avec cette date. Ils font le pied de grue le 4 juillet à l’ambassade américaine pour fêter l’ « Independence day ». Ils se bousculent le 3 septembre dans l’ambassade d’un pays minuscule né il y a 40 ans, et certains n’éprouvent aucun embarras à s’afficher avec le drapeau qatari au cou. Quant à notre fête nationale, elle n’est pas digne à leurs yeux d’être fêtée.

    Mais l’important, ce n’est pas ce que pensent  Marzouki et Ghannouchi du 20 mars, mais ce qu’en pense le peuple. Les deux premiers et leurs amis politiques sont provisoires, et il est très peu probable que leur passage par les cercles du pouvoir laissera une quelconque empreinte. Le second est éternel et sait très bien distinguer le bon grain de l’ivraie. Il sait très bien hiérarchiser les dates et les personnages qui ont marqué son histoire. Et à ce niveau, le 20 mars et Bourguiba occuperont toujours la première place.

 

 

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