Un casse-tête appelé droits sportifs

Le match Tunisie-Sierra Leone a été diffusé, samedi 23 mars 2013, sur le réseau terrestre. Ce n’est certes pas la première fois que cela arrive. Mais la première chaîne de télévision publique, Al Watanya 1, aurait pu négocier avec le détenteur des droits. D’autant plus qu’aucune autre chaîne  –satellitaire – n’en voulait.

Samedi 23 mars 2013. La rencontre de football Tunisie-Sierra Leone,  entrant  dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde de football Brésil 2014, est retransmise sur le seul réseau terrestre.

Grande déception d’une bonne majorité de Tunisiens qui ne possèdent pas d’antenne UHF-VHF. Il s’agit d’antennes en forme de râteau. La plupart des  foyers sont équipés d’antennes paraboliques.

On se rue sur les cafés. Rien n’y fait. Beaucoup de Tunisiens se contenteront de suivre la rencontre sur les ondes de la radio ou encore en streaming vidéo sur Internet. Pourquoi tant de tracasseries ?

Même les Tunisiens résidant à l’étranger (environ un million cent mille de compatriotes) ont été privés de la rencontre. Ces derniers glissent des commentaires sur les réseaux sociaux ou encore sur des sites internet spécialisés. Comme celui de Koora.com. Voici ce qu’on pouvait lire, à juste titre, sur ce site, le soir du 23 mars, sous la signature d’un certain Aloulou Aliwa : « Pourquoi sur le réseau terrestre ? N’y aurait-il pas suffisamment  de Tunisiens à l’étranger pour suivre le match ?  C’est ridicule. C’est honteux.  C’est inadmissible pour une chaîne que nous payons de notre poche.  Vraiment, y a pas de révolution !  Même chose comme avant.  Il faut fermer cette chaîne ou bien la vendre ! »

Du temps du cartel Sportfive-ART

Commentaire excessif ? Sans doute. Il exprime cependant un mécontentement. D’autant plus que ce n’est pas la première fois qu’une rencontre de l’Equipe  nationale, qui se déroule sur le sol national, n’est pas retransmise en direct par le réseau satellitaire.

C’est ignorer que le sport étant devenu depuis les années 2000 un véritable spectacle pour la télévision, synonyme de fortes audiences et de rentrées publicitaires, des opérateurs ont vite compris le bénéfice qu’ils  pouvaient tirer de la vente des droits des rencontres sportives.

Trustant ces droits, ils ont imposé, un peu partout, des tarifs excessifs pour les bourses des télévisions locales et des conditions draconiennes comme cette diffusion sur le réseau terrestre.

Renseignement pris, c’est en effet l’un de ces opérateurs que la TT (Télévision Tunisienne), la télévision publique,  connaît bien pour avoir  collaboré avec lui depuis le début des années 2000, qui a cédé les droits à cette dernière sur le seul réseau terrestre : Sportfive, une société de droit français du groupe Arnaud  Lagardère, spécialisée dans la gestion des droits marketing et audiovisuels sportifs.

Cette dernière a acquis les droits de retransmission de la  rencontre Tunisie-Sierra Leone      auprès de la CAF (Confédération Africaine de Football). Avec l’objectif, comme chaque fois, de revendre, par  la suite, ces droits au plus offrant et  à ses propres conditions.

Et dans ce registre, on en a vu des vertes et des pas mûres. Outre la diffusion terrestre, des chaînes de télévision africaines se sont vu proposer, dans les années 2000, notamment avec la mise en place  du  cartel Sportfive-ART (Arab Radio et Television), le bouquet  du Cheikh saoudien Salah Abdallah Kamel, qui a longtemps trusté la diffusion satellitaire et en mode crypté (donc payant) des rencontres de la CAF, des options on ne plus cocasses : une diffusion en différé ou encore des hightlights ( des résumés de rencontres) avec les buts et des highlights …sans les buts !

« Abus de position dominante »

Et heureusement que le ridicule ne tue pas : Sportfive a vendu, à l’occasion de la CAN (Coupe d’Afrique des Nations) 2004, les droits sportifs de cette édition, et à la faveur d’une faille dans le contrat entre Sportfive et l’ART, qui disposait des droits pour la région arabe en arabe et en persan,  à la télévision égyptienne avec un commentaire en langue…française. Les négociations n’avaient pas abouti en effet à cette période entre la télévision égyptienne et l’ART, qui avait demandé un prix excessif. Sans doute afin que les téléspectateurs égyptiens se rabattent sur les cartes d’abonnement du bouquet d’ART.

Aujourd’hui rien n’a changé sauf que l’ART a été remplacé par Al Jazeera Sport. Et il arrive à cette dernière de pratiquer une politique quasi semblable. Une politique du moins inexplicable et inexpliquée. Ainsi, en 2008, à l’occasion de la CAN, au Ghana, et de la Coupe du monde de football 2010, en Afrique du Sud, Al Jazeera  avait entrepris de diffuser sur satellite et sur l’une de ses chaînes non cryptées (Al Jazeera 1 et Al Jazeera 2) des rencontres des équipes nationales arabes et maghrébines dont elle a cédé les droits en mode terrestre aux télévisions nationales des pays de cette région (Egypte, Maroc et Tunisie pour la CAN 2008 et Algérie pour la Coupe du monde de 2010).

Avec pour résultat de priver les chaînes nationales de leur audience et de réelles rentrées publicitaires. Un coup fumant, comme on dit, qui est dans les habitudes des opérateurs spécialisés dans les  droits sportifs dans la région arabe auxquels il est arrivé de faire pire : refuser la vente des droits. Ne leur a-t-on pas reproché, par le passé, de pratiquer même un « abus de position dominante », une infraction prévue par le droit de la concurrence pour sanctionner une entreprise.

Souvenez-vous, la presse algérienne a largement critiqué l’ART lorsque celle-ci a mis les bâtons dans les roues de l’ENTV (Etablissement National de la télévision), la télévision publique algérienne, à l’occasion de la Coupe du monde de football 2006, en Allemagne, pour lui céder les droits des rencontres.

Un véritable non- sens. La région arabe constitue, à ce propos, une exception. En effet, un peu partout dans le monde, la diffusion des rencontres des équipes nationales, considérés comme des événements « majeurs », se doivent d’être accessibles aux téléspectateurs nationaux. Et donc interdits de diffusion sur le câble ou encore en mode crypté.

Les événements sportifs sont devenus des biens publics

C’est du reste le sens de la Directive européenne de la « Télévision Sans Frontières ». Celle-ci initiée en vue d’assurer « la libre circulation des programmes au sein du marché européen », et adoptée  dès1989,  interdit cette pratique : certains événements sportifs sont devenus des biens publics auxquels le spectateur se doit d’accéder.

Rien de tel dans le monde arabe. Le dossier a été pourtant plus d’une fois soumis aux hautes instances de la Ligue des Etats arabes et de la CAF qui fait encore la sourde oreille.

Revenons à nos moutons tunisiens pour préciser ceci : la rencontre du samedi 23 mars 2013 n’a pas été diffusée sur le réseau satellitaire. En effet, et selon certains échos, aucune chaîne cryptée n’en a voulu. En clair, Al Jazeera Sport and Co n’ont, semble-t-il,  pas jugé la rencontre intéressante.

Il y avait là le moyen pour  la première chaîne publique, Al Watanya 1, et la TT de négocier. D’autant plus que les droits terrestres ont été acquis sans la production du signal. C’est-à-dire que c’est la TT qui a assuré, avec son car-régie, la captation du signal de la rencontre !

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