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L’accouchement du gouvernement Laarayedh ne fut pas sans douleur, mais au final, la délivrance est réelle. Ce pays n’est jamais aussi bien que quand il est à deux doigts du précipice !

Pendant près d’un mois, le pays retenait son souffle. L’initiative de Hamadi Jebali de former un gouvernement de technocrates était manifestement vouée à l’échec, bien qu’elle ait suscité un énorme espoir. L’option Ali Laarayedh, plus réaliste et plus conforme à l’air du temps, fut plus heureuse. Elle a évité à la démocratie naissante une crise politique, qui menaçait de mettre à mal le fragile édifice institutionnel, conçu à l’effet de servir de cadre constitutionnel à la transition en cours.

Ali Laarayedh a réussi là où son prédécesseur a échoué. Il a pu former un gouvernement qui a soulevé peu de réserves, même chez ses détracteurs politiques et l’adhésion, sinon la neutralité bienveillante, d’un grand nombre de formations politiques et plus encore de nos concitoyens, lassés et désabusés par l’immobilisme, le laisser-aller et le laxisme du gouvernement précédent, fragilisé par près de six mois d’interrogations et d’incertitudes autour d’un remaniement ministériel dont on n’arrêtait pas de parler mais qu’on ne voyait pas venir.

Ali Laarayedh a été intronisé par l’ANC, qui lui a accordé sa confiance à une large majorité. Elle l’a investi de tous les pouvoirs. Il lui reste à transformer l’essai en dehors de l’enceinte de l’ANC, convaincre de ses bonnes intentions. Et traduire immédiatement dans les faits son programme de gouvernement. Programme aux contours assez larges quand bien même il est centré sur les principales préoccupations, sinon les principaux défis du moment.

Le chef du Gouvernement y affirme sa détermination de lutter contre la violence, l’insécurité et l’instabilité qui ont considérablement détérioré le moral des chefs d’entreprise et largement dégradé le potentiel productif du pays. Il s’est dit résolu de partir en guerre contre l’inflation qui a fleuri sur l’ensemble des espaces laissés vacants par l’Etat. La dégradation du pouvoir d’achat a atteint, quant à elle, par certains endroits et pour une large frange de la population, sa cote d’alerte, menaçant d’emporter ce qui reste de solidarité et de cohésion sociales.

Le chef du Gouvernement a affiché sa volonté de rallumer les feux de la croissance sans laquelle il n’y aurait ni création de véritables emplois et moins encore un recul du chômage, qui sévit chez toutes les classes d’âge et particulièrement chez les jeunes diplômés des régions les plus défavorisées. Sans une reprise forte et durable de la production, il lui sera très difficile de soulager la fracture sociale et d’atténuer le déséquilibre régional. Il a de lui-même délimité son propre mandat dans le temps ; il s’est engagé à organiser des élections présidentielles et législatives fin 2013. Pari difficile et risqué s’il en est, pour au moins deux raisons. D’abord, parce qu’il y va du bon vouloir de l’ANC, qui fait durer le plaisir et tient l’avenir de l’économie en otage. Elle fait traîner ses travaux et délibérations, alors qu’elle est censée avoir rendu sa copie et promulgué la Constitution pour laquelle elle a été élue depuis plusieurs mois.

Ali Laarayedh n’ignore pas non plus qu’il ne peut pas faire moins bien que les élections du 23 octobre 2011 qui ont consacré la rupture avec le passé et permis au pays de gravir la première marche  qui mène vers la démocratie. Le printemps de Tunisie est né de cette formidable avancée.

Le fait d’assurer la neutralité des ministères régaliens et de les soustraire aux jeux malsains d’influences politiques et de logique partisane procède de ce souci et de cette démarche nécessaires mais, il faut bien le dire, non suffisants.

Le chef du Gouvernement hérite d’une situation pour le moins complexe et ardue. Il en a forcément conscience, puisqu’il faisait partie de l’ancienne équipe. Mieux, de son ancien poste d’observation, il ne pouvait pas ne pas se rendre compte de la dégradation des conditions de vie dans les villes et la campagne et de la prolifération des distorsions et obstacles qui gênent l’évolution de l’économie.

Dans sa nouvelle posture de chef de l’Exécutif, il ne peut plus se contenter de marquer, comme il le faisait, sa désapprobation ou se contenter de pousser des cris d’indignation, de colère supposée ou réelle, de dénonciation même et de vains appels pour un sursaut national ou pour une réhabilitation de la valeur travail. Il lui faut agir vite et bien, en développant une pédagogie de crise qui ne peut laisser indifférents politiques, partenaires sociaux et société civile hors de toute influence ou contrainte partisane, en se fiant à son seul instinct de chef de l’Exécutif. La raison d’Etat doit primer. En la matière, d’aucuns lui reconnaissent des qualités d’homme d’Etat. C’est moins son avenir politique que celui du pays qui est en jeu. D’ailleurs, il en convient lui-même.

Un seul mot d’ordre pour éviter de tomber dans les mêmes travers qui ont paralysé l’action de l’ancien gouvernement : le nouveau locataire de la Kasbah doit alors prendre de l’altitude, s’émanciper des chapelles politiques et avoir les coudées plus franches dans sa gestion de la chose publique, sans quoi il ajoutera le trouble à la confusion et au final, la crise à la crise ambiante.

Ali Laarayedh dispose de peu de temps et de faibles marges de manoeuvre liées à la montée des déficits financiers et à l’insuffisance des ressources financières. Il est déjà confronté à un effroyable choc de toutes les urgences internes et externes. Le plus dur, c’est qu’il n’a plus droit à l’erreur. Le mieux qu’il pourrait faire est de concentrer, dès maintenant, l’action de son gouvernement sur les problèmes qui agitent et soulèvent le corps social : chômage, inflation, solidarité, pauvreté et corruption. Mais aucune de ces épines plantées en chair tunisienne ne trouvera un début de solution, si la puissance publique ne recouvre sa pleine et entière autorité pour bannir la violence et rétablir la sécurité.

N’ayons pas peur des mots : la sécurité, dans le respect des lois républicaines, sinon rien. Il doit, dès sa prise de fonction, envoyer des signaux forts pour rétablir le courant de confiance, améliorer le climat des affaires, la visibilité des chefs d’entreprise, réactiver leur envie d’entreprendre et de prendre des risques. Il faut plus que des discours  – du reste qui prêtent à confusion – pour projeter ces derniers avec force dans l’action et le mouvement de mondialisation. Ceux-ci n’en peuvent plus d’être mis à l’index, stigmatisés, ostracisés, diabolisés et chargés de tous les vices, alors que les plus importants d’entre eux, comme d’ailleurs le reste, ont tant fait pour le pays qui leur doit plus des 4/5 des créations d’emplois. Comme si, ici comme ailleurs dans les plus grandes démocraties, le capitalisme et la morale ne font qu’un. Comme si l’on voulait nous faire croire que la révolution a subitement effacé les errements et les dépassements d’hier.

Moraliser le capitalisme en le régulant et en l’expurgeant de pratiques incestueuses entretenues et encouragées par des cercles politiques peu scrupuleux ? Oui  et mille fois oui. Mais pas en recourant à une rhétorique et à des pratiques que la morale… réprouve.

Qu’on se le dise : s’agissant de création d’emplois, de développement régional, l’Etat a épuisé ses maigres ressources et a atteint ses propres limites. Au regard  de l’ampleur de ses déficits jumeaux, de la poussée de la dette et de l’inflation, il n’a plus les moyens d’une politique vigoureuse de relance budgétaire ou monétaire. Le voudrait-il, qu’il n’y arriverait pas. Sauf à enfoncer le pays dans une crise d’endettement dont il ne se relèvera jamais.

La voie du salut passe dès lors par une reprise forte de l’investissement privé, local et étranger. Celui-ci a le potentiel, les ressources nécessaires, la vision, l’envie et le désir d’apporter sa contribution à la construction de la démocratie naissante. A charge pour les pouvoirs publics de le délier du carcan bureaucratique pour libérer ainsi tout le potentiel de croissance.

Les salariés, grisés par le vent de liberté, même excédés, indignés et révoltés à cause de la dérive des prix, doivent prendre conscience qu’ils ont en main les destinées de l’entreprise, victime elle aussi de l’inflation. Plus de salaires, c’est moins d’emplois. Une revendication de trop et ce sera le geste qui tue. On en mesure les ravages au niveau du secteur public où l’on assiste au déclin, à l’agonie du Groupe chimique, jadis premier exportateur du pays et aujourd’hui relégué au rang des entreprises en difficulté. Le Groupe ne produit que le 1/4 de son niveau  habituel, quand la demande mondiale et les cours explosent. Quel gâchis !

C’est peut-être là que réside la chance du gouvernement Laarayedh. Il lui suffit de remettre le moteur en marche et de le faire monter en régime pour que l’essentiel des problèmes, qui tétanisent aujourd’hui l’économie et la société, s’estompent et soient solubles, dans un nouveau pacte de croissance qui soit à la fois un pacte social. Nul ne l’ignore, nous sommes à un doigt du précipice. Un sursaut est donc possible dans la pure tradition locale. Il faut y voir les signes de ce qui serait l’exception tunisienne. Alors soyons réalistes ; demandons l’impossible. Nous savons d’expérience que la force de l’urgence crée des miracles. Mais une chose paraît certaine, la sortie est à l’intérieur. A nous de choisir. L’enjeu est clair.

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