Visite guidée

      Chaque remaniement de gouvernement vient alimenter le bêtisier  politique  déjà au bord de la saturation. Chaque ministre en prenant ses nouvelles fonctions, succombe à une forme de tachypsychie, se croit obligé de débiter avec une volubilité extrême de pures inepties. Du haut de sa grandeur, le nouveau ministre du tourisme se déclare ainsi « investi d’une mission éclair dans un secteur qui a tant besoin d’une action rapide de redressement ». Son prédécesseur appréciera. Il a également annoncé dans la foulée qu’il comptait engager  le secteur du tourisme « dans une dynamique de croissance durable et pérenne » et relever l’image du pays. Quel argumentaire va-t-on utiliser cette fois pour plaider en faveur du tourisme tunisien ? Quelles raisons allons-nous invoquer pour que tout rentre dans l’ordre et que les millions de touristes qui boudent le pays  retrouvent résolument le chemin de la Tunisie ? Si  l’on en croit les ministres, tous victimes du même psittacisme, qui croient qu’il leur suffit de répéter une chose un grand nombre de fois pour qu’elle se réalise, il  convient simplement de redorer l’image pour que tout de suite la Tunisie redevienne ce qu’elle a toujours été : un pays de soleil et de sable fin. Une vision des choses totalement décalée, qui ne tient nullement compte de la réalité, nous porte dans un pays imaginaire où la principale  contrariété qui s’oppose à la relance du secteur serait un manque de support marketing. Or, des campagnes promotionnelles, dont certaines  avaient usé avec indécence et une naïveté déconcertante le filon de la démocratie naissante, furent lancées à grands frais par l’Etat tunisien et ont fait un bide retentissant. Car pour les touristes,  autant que les tours opérateurs, le régime politique importe peu s’il assure la sécurité et la stabilité,  de même que le non-respect des droits de l’Homme n’a jamais été un obstacle dans la promotion des destinations touristiques.

      Avant que le ministre ne se mette à élaborer des images à vendre, rappelons ces quelques vérités bonnes à redire qui serviront autant d’antidote au regrettable abus des mots. Dans la réalité du marché touristique se croisent trois protagonistes : le touriste, le pays imaginaire et le pays réel.

      Le touriste. Avant que l’homme ne pratique cette activité résolument frivole qu’est le tourisme, seuls  des intérêts vitaux  ont pu le décider à affronter les fatigues et les dangers du voyage. Jamais le plaisir de voyager n’était le mobile des anciens peuples. Contraintes biologiques et économiques, causes géographiques et climatiques, expéditions guerrières, avaient poussé les hommes à se déplacer au prix parfois de terribles souffrances et de grands dangers. A partir du XIXe siècle, le développement conjoint d’une infrastructure de transport et des voyages organisés, commencèrent à rendre le voyage vraiment plaisant. Les inconvénients et les risques furent fortement réduits et pour la première fois dans l’histoire, le transport à longue distance fut industrialisé  et le voyage vendu à une foule de gens et à bon marché. C’est la démocratisation du voyage renforcée par l’institution des congés payés. Des guides et des itinéraires apparaissent, des forfaits vacances sont offerts sur les billets de train, des casinos s’ouvrent près des lieux les plus prisés des touristes, des stations balnéaires voient le jour, etc. De plus en plus de travailleurs revendiquent le droit à un repos estival. Au cours du XXe siècle, la notion de vacances a pris une ampleur sans précédent et s’est déclinée en plusieurs variantes et vers toutes sortes de destinations. Mais pour que le public y adhère,  il a fallu qu’il puisse bénéficier des garanties de qualité et de standardisation habituellement requises de la production de masse : un transfert assuré de tel à tel lieu, dans des conditions déterminées d’horaire, de confort et de rapidité. La même logique qui exclut que l’achat d’un objet fabriqué en série soit risquée, fait qu’un voyage en chemin de fer, en bateau ou en avion doit être une prestation de qualité stable et assurée.

      Parlons  maintenant du  pays imaginaire. Les progrès de l’industrie du tourisme ont abouti à l’élimination de tout élément d’imprévu dans l’univers du touriste, afin  qu’il puisse  profiter de tous les avantages du voyage sans devoir en subir le moindre inconvénient.  Le touriste est devenu ainsi  cet individu qui va voir des choses que les voyagistes lui prescrivent comme dignes d’être vues.  Pour le satisfaire, le pays visité est amené à reconstituer artificiellement son visage en créant  un univers qui est l’image non du réel, mais de l’attente du touriste, lui assurer un  niveau de sécurité convenable, un accueil de la population motivant et  un confort suffisant. Le  touriste exige de vivre dans une bulle aseptisée et sécurisée où beaucoup de ce qu’il voit, entend ou respire a été soigneusement élaboré en fonction de ce qu’il est et attend. Plus moyen de le leurrer non plus. Il est aujourd’hui un client avisé et surtout amplement informé de ce qui se passe dans le pays d’accueil.

      L’argumentaire en faveur de la promotion du tourisme international s’appuie de plus en plus sur les attraits naturels préservés des pays, faisant ainsi une large place aux destinations nouvelles, aujourd’hui connotées de tourisme durable, équitable, écoresponsable, valorisant un potentiel bien protégé.  Qui va vouloir dans ces conditions d’un tourisme débridé et prédateur, pratiqué  à des prix bradés ? Comment appliquer les normes de préservation d’un développement durable  qui  suppose une capacité et une volonté qui n’existent plus  dans  des pays caractérisés par la faillite de l’État ? Faute de réglementation ou de son application, l’activité touristique engendrera alors les plus négatifs des effets.

      Considérons enfin le pays réel, celui où un ministre, aujourd’hui démissionnaire-repenti,  assimilait le  tourisme à la prostitution, où  le chef de parti au pouvoir appelle au boycott des commerces de boissons alcoolisées, où les salafistes enhardis par l’indifférence bienveillante du régime s’apprêtent à répondre à l’appel lancé par l’Aqmi de déclarer le jihad en Tunisie, afin de protéger l’identité musulmane du pays. Un pays où  près de quatre-vingt-dix mausolées ont été incendiés et  des tombes profanées, où prolifèrent de réseaux de recrutement djihadistes et où les jeunes désenchantés par le Printemps arabe s’immolent chaque jour par le feu.  Un  pays où l’hospitalité se perd, où les centres villes sont envahis par les camelots, où les détritus parsèment les rues, où l’incinération des déchets ménagers se pratique de plus en plus à ciel ouvert. De quoi mettre le pays  hors champ touristique. Un pays où se multiplient les incivilités, les vols avec agression, les braquages, les meurtres d’opposants politiques, les incendies criminels, les grèves sauvages, les routes coupées, les déprédations de biens publics et les manifestations parfois violentes. Assez pour  décourager les plus téméraires  des investisseurs.  Enfin une situation sécuritaire générale extrêmement volatile et imprévisible, aussitôt  traduites par les chancelleries en mises garde contre les risques de voyages vers la Tunisie.

      La Tunisie est perçue aujourd’hui comme étant un pays à risque, alors que le sentiment de sécurité éprouvé par les touristes est un préalable indispensable au développement  ou à la relance du tourisme. Non seulement la Tunisie n’est plus en mesure de rivaliser avec les pays émergents du tourisme  au  moment où la crise mondiale surexcite la concurrence,  mais n’a cessé, pour toutes les raisons invoquées,  de pâtir  d’une image déplorable dans les pays émetteurs.

      Dans  un tel contexte, le ministre et sa bureaucratie peuvent toujours chercher des formes rénovées, imaginer des alternatives au tourisme de masse, concevoir des formules innovantes, lancer des campagnes marketing, opter pour le tourisme d’affaires ou pour celui des loisirs, pour la clientèle occidentale ou celle des pays du Golfe, allumer un cierge ou invoquer les oracles,  ils s’apercevront très vite que comme tous les marchés, le secteur touristique relève d’un ordre de réalité autre que le tourisme, qu’il est l’affaire de tous et que le salut dans ce domaine engage le pays tout entier et le gouvernement dans son ensemble.

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