Les plaies sont encore béantes

Crédit photo: Journal Echaâb

Eclatement du globe oculaire droit par un corps étranger métallique intra-conique, plaie ponctiforme de la paupière supérieure droite correspondant à une porte d’entrée de projectile, hypotonie majeure… Le bilan ophtalmologique de Badreddine Zouaghi, 19 ans, est lourd. Le médecin professeur de l’hôpital Charles Nicolle a en effet évalué l’IPP (Incapacité Permanente Partielle) de son œil droit à 80%.

Présent ce matin à la conférence de presse organisée par la commission d’enquête sur les évènements de Siliana, le jeune homme, coiffé d’une casquette noire et d’une capuche blanche, avait la mine triste. Son œil droit lourdement pansé, contrastait avec un œil gauche plein de vie et de quelques larmes qu’il peinait à faire taire. Adossé à la poutre de la salle de conférence, il regardait silencieusement sa mère parler aux caméras. Aziza, la cinquantaine, exprimait sa détresse aux micros des journalistes. La voix haletante, les gestes crispés, la mère tourmentée a passé en revue les étapes d’un calvaire de quatre mois interminables.

Le calvaire d’une famille est celui de toute une ville

Ce calvaire remonte au 28 novembre 2012. A 16h ce jour là, une brigade de policiers avait tiré à la  chevrotine, à une distance inférieure à 10 mètres, sur son fils qui regardait par la fenêtre la filature policière. Depuis, le quotidien de la famille a basculé. Le quotidien de Siliana aussi. Les évènements de Rach ont en effet laissé des plaies profondes dans le corps de la ville.

C’est que, ce qui s’est passé  dans cette ville de l’intérieur du pays, est une sorte de « punition collective ». « Ce sont des exactions, des violations des droits de l’Homme », a asséné Charfeddine Kellil. Pour ce jeune avocat, membre de la commission, les évènements de Siliana, dont le bilan s’élève à 173 blessés, rappellent les évènements de Thala et de Kasserine survenus en janvier 2011. Les analogies sont, selon lui, frappantes. Les mêmes grenades lacrymogènes périmées datant de 1984, la même « violence excessive, systématique et non justifiée » et le même recours à des policiers étrangers à la ville. Même négligence vis-à-vis des victimes aussi, car tout comme les blessés de la révolution, la majorité des victimes de Siliana ont été laissés pour compte. La prise en charge médicale est maigre, le soutien psychologique est quasi absent. Emue, Imen Bejaoui, autre membre de la commission, a en effet fait état de « souffrances atroces de quelques jeunes blessés au niveau de la poitrine et du dos. » «  Un blessé avait tellement mal à la poitrine, qu’il a été contraint à extraire les chevrotines avec une lame », s’est-elle désolée.

Blesses-siliana

La commission indépendante, créée à l’initiative du Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux, a également relevé plusieurs anomalies révélatrices. Des 173 victimes, 38 ont été blessées au dos. Elles ne représentaient nullement un danger pour les policiers. Les tirs de chevrotines n’étaient donc pas justifiés. Les cinq enquêteurs ont aussi découvert que les jets des grenades lacrymogènes avaient suivi les tirs de chevrotine. En procédant ainsi, les policiers, pour la plupart « des jeunes, non initiés au travail du terrain », avaient entravé la loi du 24 janvier 1969 réglementant les réunions publiques, cortèges, défilés, manifestations et attroupements.  Ce texte législatif stipule en effet dans son article 21 qu’« au cas où les agents de la Sûreté se trouveraient en présence de manifestants qui refusent de se disperser, malgré les avertissements qui leur sont adressés, ils emploieront progressivement pour les disperser les moyens suivants: l’arrosage d’eau ou charge à coups de bâton, les jets de bombes lacrymogènes, le tir à feu vertical en l’air pour faire peur aux manifestants, le Tir à feu par-dessus leur tête et le Tir à feu en direction de leurs jambes. »

Des réformes institutionnelles urgentes

Cette « violation dangereuse de la loi » de la part des policiers a porté les enquêteurs à inclure «  la réforme du système sécuritaire » dans la liste des recommandations. Une réforme qui serait, aux yeux de Massaoud Romdhani, tributaire de la révision des manuels de formation et des critères de recrutement des policiers. «  Nous aspirons à une police républicaine. Nous voulons des policiers jouissant de leur droit syndical, lequel les transformerait d’agents assujettis aux directives en fonctionnaires appliquant la loi », a estimé le membre de la commission.

Mais outre cette réforme de la police qui s’avère urgente, la commission préconise d’inscrire les évènements de Siliana dans un cadre plus large; celui de la justice transitionnelle. Les exactions infligées aux habitants de la ville ne sont en effet qu’une répétition des exactions de l’ancien  régime. Et des exactions similaires continueraient éventuellement à se reproduire, tant que les réformes institutionnelles ne seront pas mises en place. Dans ce contexte, la commission a appelé à inclure ces blessés dans la liste des blessés de révolution. Ils auraient droit de ce fait à la prise en charge médicale et aux dédommagements. Mais avant tout, l’Etat devra leur garantir la vérité, la poursuite des «  bourreaux », la réhabilitation et une reconnaissance morale.

Une réhabilitation sur ce qui s’est passé en novembre 2012 certes, mais aussi des excuses pour des décennies entières de mépris et de paupérisation endurées par le gouvernorat de Siliana et les gouvernorats limitrophes.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here