Les défis de l’Egypte

L’Egypte post-Moubarak est dans l’expectative. Le pays semble comme paralysé. Pourtant les défis auquel il doit faire face sont à la fois urgents et profonds. La réussite de la transition démocratique dépendra des réponses apportées à ces différents enjeux.

Le poids démographique

En Egypte, la démographie est un frein majeur au développement économique. En effet si 85 millions d’habitants se répartissent sur un peu plus d’1 million de kilomètres carré, près de 90% d’entre eux sont concentrés le long du Nil, ramenant ainsi la part de densité réelle de population à 2000 habitants par kilomètre carré. C’est l’une des densités les plus élevées au monde. L’Egypte est par conséquent un pays surpeuplé qui ne parvient pas à assurer une autosuffisance alimentaire. Le pays, à l’image de la majorité des pays arabes, a une population jeune. Un tiers des égyptiens à moins de 15 ans. Le taux de croissance de la population est de 1,7% par an (soit une augmentation de 1,4 million d’habitants). Cela s’explique par un fort taux de fécondité (3 enfants par femme) et un net recul du taux de la mortalité. Ainsi, ce sont toujours plus de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, alors que l’offre n’évolue pas dans ce sens.

L’accroissement des inégalités sociales

Le programme d’Intifâh ( ouverture ) lancé par Sadate et accéléré par Moubarak a ouvert la voie à une libéralisation de l’économie égyptienne. Toutefois, le passage du modèle socialiste nassériste, qui a permis l’émergence d’une classe moyenne solide, à l’Infitah, n’a pas permis de consolider cette progression et de freiner l’appauvrissement croissant d’une partie de plus en plus importante de sa population. Les inégalités sociales ne cessent de s’accentuer et la pauvreté explose sous le poids de l’accroissement démographique. Près de 40% d’égyptiens vivent avec moins de deux dollars par jour.

La corruption

Les privatisations du secteur public et l’intégration de l’économie égyptienne dans l’économie mondiale n’ont profité qu’à un petit nombre, alors que le pays à connu un véritable essor économique. La privatisation a permis l’apparition d’une classe bénéficiaire liée à l’appareil d’Etat. Gamal Moubarak, alors à la tête du PND, réforma le système économique. Il misa sur l’entrepreneuriat, mais très vite la corruption permit aux clients et hommes d’affaires proches de la famille dirigeante d’amasser d’immenses fortunes. Les produits de la croissance ne sont pas redistribués et les conditions de vie des classes moyennes, de la petite bourgeoisie et des travailleurs se dégradent.

La dépendance de l’économie nationale

L’économie égyptienne repose sur trois piliers sensibles aux aléas mondiaux : les rentes du canal de Suez, les transferts d’argent des émigrés, le tourisme et la rente stratégique- les Etats Unis assurant un « soutien civil et militaire » de près de 2 milliard par an-, l’économie égyptienne est fragile et dépendante.

La dépendance alimentaire

Grand pays agricole de la région (grâce aux terres fertiles de la vallée du Nil), l’Egypte est incapable de nourrir sa propre population, la plus nombreuse du monde arabe. Avec la libéralisation économique accélérée sous la présidence Moubarak, le retrait de l’Etat, la privatisation de l’agriculture au bénéfice d’entreprises tournées vers la seule exportation, de graves crises alimentaires se sont traduites par des pénuries de pain et de produits de base. Le pays n’a pas été épargné par les « émeutes de la faim » de 2008, entraînées par la flambée des prix alimentaires.

Le blocage institutionnel

Issu des Frères musulmans, le président Mohamed Morsi a pris les rênes du pouvoir le 24 juin 2012. Il a très vite été engagé dans un bras de fer politique avec le CSFA et le pouvoir judicaire, incarné par la Haute Cour Institutionnelle. Ces deux instances ont décidé de dissoudre le parlement, alors dominé par les islamistes, estimant que des irrégularités avaient été observées. L’Assemblée Constituante, chargée de rédiger la future Constitution du pays, est elle aussi dominée par les islamistes qui représentent la moitié des membres choisis par le parlement avant sa dissolution. Celle-ci a été très vite paralysée, en raison des divergences d’opinion entre islamistes (frères musulmans, salafistes…) et opposition libérale et laïque. Les principales raisons de leurs divisions portent sur l’introduction d’articles, soutenus par les islamistes, sur l’interdiction du blasphème, l’application de l’aumône religieuse, ou encore le statut de la plus haute autorité de l’Islam sunnite. Les tensions sont telles, qu’une dizaine de formations libérales ont boycotté les travaux de l’Assemblée et que les coptes ont quitté la commission, car leurs propositions étaient rejetées.

Désordre et instabilité qui fragilise l’unité nationale

Si les affrontements entre musulmans et coptes ne font plus l’actualité, l’unité du pays est traversée par de nouveaux clivages. Depuis la chute du président Moubarak et l’élection du président Morsi, le pays n’a pas renoué avec l’ordre et la stabilité. Il est entré dans un cycle de crise politique postrévolutionnaire. On parle de seconde révolution, la place Tahrir est de nouveau occupée, les affrontements entre pro-Morsi et anti-Morsi cristallisent la césure qui coupe le pays en deux camps. Une confrontation qui se polarise aujourd’hui dans la ville de Port Saïd. La ville du canal de Suez connaît des affrontements meurtriers entre la police et ses habitants, depuis une décision de justice- sur le drame qui avait coûté la vie à 74 supporters de football, en février 2012- qui a condamné 21 personnes à la peine capitale.  La tension est à son paroxysme et symbolise la défiance absolue du peuple à l’endroit de sa propre police nationale, accusée de violences gratuites massives et de corruption.

Le sentiment d’une révolution confisquée

Si les islamistes (Frères musulmans et salafistes) ont remporté les différents scrutins organisés depuis la chute de Moubarak, leur accession au pouvoir nourri un sentiment de confiscation de la révolution. Les islamistes n’étaient en effet ni les penseurs ni les instigateurs du soulèvement populaire incarné par le « peuple de la Place Tahrir ». Ce dernier avait pour cœur une jeunesse ouverte aux idées libérales et n’appelaient pas à une prise du pouvoir par l’islamisme politique.

Le spectre d’un régime autoritaire et religieux

A l’origine de cette nouvelle révolte se trouve le décret du 22 novembre, par lequel Mohamed Morsi s’arrogeait les pleins pouvoirs en s’octroyant le pouvoir judiciaire. Ce décret neutralisait les pouvoirs de la Cour constitutionnelle, lui empêchant par exemple de dissoudre l’Assemblée Constituante. Il prévoyait aussi d’allonger de deux mois la rédaction de la Constitution. Même s’il a tenté de rassurer ses adversaires, en affirmant qu’elle n’est que provisoire, l’adoption de ce décret a été perçue comme une dérive autoritaire. L’attitude de Mohamed Morsi est critiquée par l’opposition, rassemblée dans le Front de Salut National. Le temps de la transition semble long aux yeux des égyptiens qui craignent que la mainmise des Frères sur le pouvoir entraîne l’établissement d’un état religieux dictatorial. Un projet de constitution a été adopté dans l’urgence et a été soumis à un référendum le 15 décembre 2012. Mais cette nouvelle constitution a fait  l’objet de vives critiques. Les opposants estiment qu’elle n’est pas assez représentative du peuple, (coptes et libéraux n’ayant pas participé aux travaux de sa rédaction) et dénoncent son caractère islamique. Pour eux de nombreux passages remettent en question les libertés religieuses et individuelles.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here