Chronique d’un drame ordinaire

 Deux immolations par le feu, deux gestes emblématiques d’une jeunesse sacrifiée, se produisent à deux années d’intervalle. Le premier, commis à Sidi Bouzid un 17 décembre 2010, a libéré un peuple et marqué un tournant majeur dans l’histoire des révolutions par sa nature, son impact et sa portée régionale. Le second, perpétré le 12 mars 2013 à Tunis, en plein centre-ville, est resté à l’état d’un tragique fait-divers.

Que s’est-il passé pour que le même acte soit interprété, pour l’un, comme l’ultime expression de la liberté, un don de soi pour une juste cause et verra son auteur élevé au statut d’héros arabe reconnu premier grand martyr de la révolution, alors que, pour l’autre, il relève tout au plus des égarements d’un malheureux individu, l’exemple du triste courage d’un pauvre hère à bout de ressources, victime d’une inconcevable folie ? Qu’est-ce qui a changé pour que le même mobile, le même moyen utilisé et la même qualité des acteurs produisent des effets si différents ? Pourtant, l’un comme l’autre résument par leur acte une histoire triste, sans intrigue, qui ne s’inscrit dans aucun discours préétabli. L’un comme l’autre ont vécu ce sentiment d’impasse et d’avenir sans horizon qui habite encore des milliers de jeunes de leur génération, tout en restant sans dogme ni parti ni programme, indifférents aux appareils politiques comme aux intégrismes religieux.

C’est en comparant et en reliant ces deux visages qu’on comprend mieux la véritable signification des  changements survenus dans le pays. Dans le cas de Bouazizi, c’est l’acte isolé et désespéré par frustration ou par blessure d’amour-propre d’un jeune homme, en réponse au geste intolérable d’une policière, qui voulait l’empêcher d’exercer un commerce de survie. Dans le cas d’Adel Khadri, c’est le désespoir d’un vendeur ambulant de 27 ans,  hurlant  à la face du monde : « Voilà la jeunesse qui vend des cigarettes ! Voilà le chômage !», avant de s’enflammer.

La mort du premier fut imputée à la dictature, aux abus d’un  régime de terreur, aux prévaricateurs qui ont privé les jeunes de liberté, tout en restreignant leur accès à une vie décente. La mort du second, sous un régime de liberté cette fois,  on l’attribuera, tout au plus, à la société qui, par ses structures et son fonctionnement, n’a pas été capable de lui fournir ce qui lui aurait permis de rester en vie. Chez Bouazizi, qui n’a jamais été traité de fou ni de persécuté, le motif économique et social s’est dilaté vers le politique, car il s’était opposé à un agent représentant alors un pouvoir policier, bien que dans cette affaire les protagonistes aient été confrontés à une simple mesure de réglementation municipale. L’état dans lequel se trouvait Bouazizi, au moment d’accomplir son geste, et son impuissance devant un abus de pouvoir, imprégnaient déjà toute une société et l’amplitude du drame s’était immédiatement combinée au ras-le-bol d’un peuple tout entier.  Ce n’était pas un suicide normal, conforme, mais un suicide extravagant, exceptionnel qui a choqué par le moyen : l’immolation par le feu. Cette méthode de destruction ultime et définitive du corps des personnes qui ne veulent plus faire partie de la société, est  pourtant typique de l’Asie,  mais  demeure exceptionnelle en Occident et inconnue chez nous avant le drame de Sidi Bouzid.

Du suicide d’Adel Khadri, on ne sait que penser, sinon qu’il est l’acte d’une personne qui attente à sa vie absurde et inutile. Cette fois, le silence gêné des politiques doit être mis en relation avec le changement des sensibilités qui  affecte désormais la perception de cette mort particulière qu’est la mort volontaire.

Dans le climat général de violence devenue coutumière et banale depuis janvier 2011, entre les incendies, les accidents divers, les  noyades presque quotidiennes des jeunes clandestins, les morts violentes, les crimes abjects, les assassinats crapuleux et les agressions diverses, le suicide devient une désertion sociale ou une aberration psychologique et son auteur ne peut prétendre être auréolé du  romantisme révolutionnaire dont fut affublé Bouazizi.

Le suicide public et protestataire a cessé d’être une valeur pour devenir une faute qu’on cherchera à cantonner dans le pur individualisme pathologique de son auteur. Adel Khadri n’est pas un héros, n’incarne aucune nouveauté, ne se transformera pas en icône et ne déclenchera pas un processus. Il est  juste une victime de la société, sans consistance psychologique, un nom accolé à une profession ou un état social. De là l’impossibilité de faire entrer l’évènement individuel et singulier dans l’ordre du politique, juste assez toutefois pour se délivrer de la culpabilité collective qui naît toujours, peu ou prou, de la destruction volontaire d’un des membres du groupe.

Comment interpréter le silence de la société ? Est-il lié à la mort elle-même ou à ses circonstances ? Relève-t-il d’une pudeur devant un fait de société réduit au commentaire lapidaire le qualifiant  « d’évènement tragique » ? S’agit-il de l’emblème de l’échec cuisant de la politique du gouvernement ? Adel Khadri a refusé cet escamotage, puisqu’il a mis en scène sa mort dans un lieu public, au pied des marches du théâtre municipal, dans l’avenue Habib Bourguiba, le cœur de la capitale qui cristallise toute la hargne qu’on témoigne régulièrement à l’égard du pouvoir et de ses représentants, mais aussi tout ce qui se rapporte la modernité, à l’espoir d’une vie meilleure.

L’avenue, qui avait acquis depuis le  mois de janvier 2011 une fonction politique majeure, n’a pas cessé depuis d’être le point de focalisation d’intérêts  politiques et sociaux divergents et un lieu destiné à influencer les divers processus politiques en termes d’antagonismes : les nantis contre les pauvres, la modernité contre la tradition, le pouvoir contre la liberté. C’est ainsi qu’elle est devenue l’espace de prédilection pour tous ceux qui s’estiment exclus des lieux institutionnels du pouvoir  et des espaces formels d’expression, un lieu où ils pourront communiquer publiquement leurs doléances, faire entendre leurs revendications et partager leurs griefs au-delà de leurs cercles immédiats.

C’est enfin l’avenue qui dénonce une révolution en péril qui tarde à produire ses dividendes, n’a pas réussi à incarner leurs  aspirations et de ce fait  donner suite à toutes leurs revendications, morales et matérielles et qui devient aussi, par excellence, l’avenue du crime contre soi ou contre les autres.

Aujourd’hui, le désespoir économique qui conduit au suicide ne mobilise guère l’opinion, peut-être parce que dans ce contexte d’inquiétude morale généralisée, le suicide d’un jeune désœuvré n’inspire plus personne et n’invite que faiblement à porter un jugement. Tout au plus, marquerait-il un triste épisode dans l’inventaire des dérèglements petits et grands de la vie quotidienne.

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