Monstranum’s ou la passion dévoratrice du pouvoir

Écrite par Leïla Toubel et réalisée par Ezzeddine Gannoun, Monstranum’s, la nouvelle création du théâtre Al-Hamra, confirme encore une fois que le couple artistique se situe à mille lieues du populisme, des sentiers battus, de la médiocrité et des clichés artistiques.

Certes de l’engagement avant toute chose – à l’instar des créations précédentes notamment Otages – et pour cela, la pièce se situe dans le contexte tunisien postrévolutionnaire mais il s’agit bel et bien d’ un engagement conjugué à une esthétique théâtrale faite de tableaux de tango, valse, liturgie, sérénade, sarabande.

Mais de quels monstres le nouvel opus parle-t-il ?  Comme l’indique le synopsis de la pièce, les monstres dont il est question « ne vivent pas dans des grottes, n’apparaissent pas la nuit… ne mangent pas les enfants … ne détruisent pas les maisons, ne crachent pas le feu, nos monstres sont des humains, qui ont des pieds et des mains… des visages inattendus, qui changent – avec le temps et les rebonds – de forme, de couleur et d’expression ».

Manipulation, complots, trafic et opportunisme sont les traits de caractère de ses monstres, assoiffés de pouvoir quitte à y laisser des plumes. Et pourtant, ces monstres essaient de se donner une nouvelle virginité afin de pouvoir surfer sur la vague de la révolution : Ennems flic du Net, spécialiste en censure et piratage et dénigrement des opposants ; Ellaba, fille de joie et bras droit d’un homme d’affaires ; Dilizar une jeune chanteuse sans talent qui se transforme en fille voilée chantant des airs soufi ; Guitanou, homme d’affaires hier fidèle à la famille au pouvoir aujourd’hui fidèle  aux nouveaux dirigeants du pays et Hloppa, sous l’ancien régime, propriétaire d’un journal dont l’objectif est d’attaquer et d’insulter les opposants, aujourd’hui il fait la propagande  en faveur du  régime en place.

Garder les privilèges d’hier  est la seule obsession des personnages  entre le spectre d’un passé obscur et un futur incertain. Les protagonistes évoluent sans que rien ne les préoccupe sauf la sauvegarde de leurs acquis. Cependant, Ellaba et Ennems refusent de pactiser avec les  hommes du pouvoir en place espérant ainsi faire oublier leur passé.

Reste à savoir si c’est suffisant pour laver  leur honneur ? Une question qui incite à la réflexion d’autant que le spectateur entend parler  de la justice transitionnelle de nos jours. Les résidus de l’ancien régime méritent-ils la pendaison  ou le pardon ? C’est donc au  spectateur qu’il incombe de répondre à cette question puisque Leïla Toubal s’est contentée de poser la problématique sans pour autant donner de réponse au dénouement final. L’attachement au pouvoir traverse la pièce de bout en bout, ce n’est pas simplement un attachement pathologique loin de là, c’est un véritable culte voué au pouvoir.

Cela se traduit par une prouesse artistique,  à savoir durant toute la pièce, tous les personnages sont collés à des chaises roulantes et s’ils les quittent c’est justement pour quelques minutes.  La scène où Guitano  couvre sa chaise de baisers et la supplie de ne pas l’abandonner en dit long sur cette passion dévastatrice, sur cet attachement maladif incurable.

Il y a du Huis clos  de Jean-Paul Sartre dans cette pièce : les personnages tournent en rond en s’accusant mutuellement. Chacun rappelle à l’autre son passé louche et ses magouilles avant le 14 Janvier. Le spectateur se sent impliqué malgré lui dans cette série interminable d’accusations.  Ce déballage est révélateur de la psychologie des personnages impliqués.

Avec :
Bahri Rahali * Rim Hamrouni * Bahram Aloui* Cyrine Gannoun* Oussama Kochkar

Assistante à la mise en scène : Rayya Laajimi
Création vocale : Alya Sellami
Chorégraphie : Alaa Zrafi
Régie Générale : Mourad Mabkhout
Production : Théâtre El Hamra 2012/2013

Cycles de représentations chaque jeudi, vendredi et samedi à 19h
Au Théâtre El Hamra – 28 rue El Jazira – Tunis

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