Du Bon et du Mauvais gouvernement

Le mot gouverner, dont le sens étymologique est de diriger avec un gouvernail et dont la représentation métaphorique est de manier la grande barque de l’Etat  ou de  tenir la barre du pouvoir, est un de ces mots que l’Antiquité a légués aux temps modernes et par lequel on entend, en dépit de la variété des époques, le fait d’avoir en main la force publique, pour donner aux hommes la sécurité et la justice. Au XIIIe siècle, on voyait dans le gouvernement d’un peuple, le synonyme d’État et de police, le principe que chacun doit obéir à la loi de tous et non pas aller après sa volonté. Régir, conduire, présider, commander, de quelque nom qu’on l’appelât, gouverner s’applique toujours à ceux qui détiennent une part de l’autorité, dans la vie privée comme dans la vie publique: le paterfamilias qui dirige sa maisonnée, le souverain à la tête du royaume, le seigneur en  maître du domaine ou le chef du gouvernement qui préside aux destinées d’un pays. Le gouvernement  est ainsi partout et s’élève du concret à l’abstrait. Il arrive cependant que celui qui aspire à gouverner autrui ne soit pas toujours en mesure de se gouverner lui-même, gouverner sa raison, ses désirs, bien se conduire et se comporter; se maîtriser en somme. Les gouvernements étant, par suite, la manière dont les peuples sont gouvernés, on était conduit à distinguer ce que l’on dénommait les Bons et les Mauvais gouvernements.

Sur les murs de la Salle de la Paix du Palazzo Publico de Sienne, s’étend une fresque monumentale réalisée au XIVe siècle par Ambrogio Lorenzetti. Elle représente sur  le mur de droite le Bon gouvernement et ses conséquences et, sur celui de gauche, le Mauvais gouvernement avec les effets qu’il produit. Une femme couronnée domine la scène. Elle représente le savoir et la connaissance et tient dans sa main la balance qui caractérise la Justice. Un rabot, posé sur ses genoux, est censé aplanir les discordes. C’est donc le savoir qui gouverne et inspire la Justice. Une corde, tenue par la Sagesse, passe de mains en mains, pour arriver dans celles du « gouverneur » qui représente «le bien commun», qu’on voit entouré de sept femmes qui symbolisent les vertus du Bon gouvernement: Paix, Prudence, Force, Générosité, Magnanimité, Tempérance et Justice armée, dont les effets  sont visibles sur la ville et la campagne.

Sous le Bon gouvernement, la ville est vivante et en expansion, les ouvriers à l’ouvrage, les marchés bien approvisionnés, les commerces nombreux et florissants et les citoyens éprouvent une vive joie à vivre dans la Cité. La campagne est belle, bien cultivée, ses vignobles et ses champs de blés bien entretenus  et les paysans sont épanouis au travail et heureux.

Le Mauvais gouvernement maintient la Justice prisonnière aux pieds du Tyran qui a aboli les vertus pour leur substituer les vices: cruauté, mensonge, duperie, discorde et guerre dévastatrice. La ville n’est  alors que destructions et agressions. Les bâtiments  sont détruits, les citoyens ont peur, le commerce est ruiné. Seule prospère l’activité du fabricant d’armes.  La campagne n’est plus que le fantôme de sa splendeur passée: les champs sont dévastés, les  cultures ravagées et le bétail laissé en libre pâture. Le message qu’exprime cette formidable allégorie visuelle est bien clair et se veut un rappel aux gouvernants et une exhortation de leur sens civique: c’est seulement si le pouvoir repose sur la justice sociale que la population en tire bénéfice.

Quand il est question d’un gouvernement révolutionnaire, ou qui prétend l’être, nous avons toujours en tête la conception d’un progrès, l’idée qu’on avance, qu’on se développe, qu’on évolue vers le mieux: liberté, prospérité, bien-être, richesse et joie, et que les revendications de justice sociale iraient dans le sens d’une action progressiste. Or, tout cela a été démenti par la pitoyable gestion islamiste du pays qui est allée à l’opposé de toute idée de réforme, de progrès social, de consécration du savoir, de diffusion des connaissances et de rationalité du jugement. Pour faire bref, elle a plutôt été une remise en cause de toutes les valeurs culturelles de ce qu’on appelle communément la modernité.

Après moult spéculations et tractations aussi éreintantes que vaines. Après les bouffées médiatiques d’échafaudages politiques aussitôt infirmés ou confirmés, la liste des membres du nouveau gouvernement était arrêtée in-extremis et rendue publique. L’ex-nouveau gouvernement, qui entend toujours matérialiser la vérité et la pureté, est jugé bien avant son investiture, condamné par avance à l’échec et accusé d’être à la fois déloyal, irresponsable et  incompétent.

Déloyal, lorsqu’il cherche à faire croire qu’il peut encore entreprendre une autre politique avec les mêmes personnes qui avaient déjà contribué à la déconfiture du précédent gouvernement. Lorsqu’on sait que les soi-disant ministres indépendants, ne sont en réalité que des acteurs de second rideau nommés à la tête de départements dont les services centraux ont été déjà noyautés par des partisans d’Ennahdha.

Irresponsable, parce ce que celui qui dirige le gouvernement est le même qui était en charge de la police. Celui-là même dont l’incapacité à rétablir l’ordre et la responsabilité dans l’aggravation de  l’insécurité ont eu des effets désastreux sur la qualité de vie des Tunisiens et compromis pour la décennie à venir de larges secteurs de l’économie du pays.

Enfin, il est incompétent, parce que gouverner c’est prévoir et c’est agir. Or, ce gouvernement semble n’avoir rien prévu et a déjà démontré par le passé son incapacité à agir.

Face à ces éléments d’échec, on est forcément amené à mettre les bémols nécessaires à la grande épopée islamiste qui se poursuit malgré tout, mais qui ne trouvera pas un seul hagiographe pour vanter les mérites, à titre posthume, de la révolution tranquille de l’Islam dit-modéré. 

C’est pourquoi ce changement de gouvernement n’est rien d’autre qu’une vaste manipulation destinée à nous faire croire à la réincarnation. Un fondu-enchaîné monté par Ennahdha sans autre dessein que l’illusion du changement. Un gouvernement Jébali disparaît progressivement et avant même qu’il n’ait encore quitté l’écran apparaît celui de A. Laarayedh. Tant et si bien qu’en l’espace d’un instant les deux gouvernements  se superposent: il y a alors comme une  brève et tragique surimpression où les deux se confondent.

 

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