De quoi l’immolation est-elle le nom?

La société française est saisie à son tour par un phénomène aussi troublant que spectaculaire : l’immolation par le feu d’une série d’individus. Il n’y a plus une semaine sans qu’un chômeur, un SDF (sans domicile fixe), un travailleur précaire ne se transforme en « torche humaine », avant que mort s’en suive. Derrière la tragédie humaine et l’effet de contagion, il y a un message ou sens universel qui mérite d’être entendu par nos sociétés modernes.

Cette actualité convoque encore et toujours le nom de Mohamed Bouazizi, comme un nom indélébile, à jamais associé au destin de la Tunisie et symbole de la tragédie dans laquelle peut être plongée la condition humaine. D’autres immolés sont entrés dans l’histoire. En janvier 1969, Jan Palach, étudiant en histoire tchécoslovaque, s’immole par le feu à Prague, place Wenceslas, pour protester contre l’invasion de son pays par l’Union soviétique. Décédé quelques jours plus tard, le jeune homme de 21 ans est érigé en emblème du printemps de Prague. 20 ans après sa mort, sa mémoire sera à l’origine d’importantes manifestations contre le régime. En Chine, depuis 2009, une centaine de Tibétains ont tenté de se suicider par le feu pour protester contre la tutelle de Pékin sur leur terre et la répression déployée contre leur religion et leur culture. La plupart sont morts de leurs brûlures. Sans parvenir à faire plier le régime.

De quoi l’immolation par le feu est-elle le nom? Il s’agit manifestement d’un acte individuel, protestataire et sacrificiel, un acte suicidaire en forme de dernier cri de désespoir. Un acte de portée collective aussi, comme en atteste le fait qu’il soit commis en public: il y  là une volonté de manifester aux témoins de la scène, et à travers eux à la société toute entière, sa propre douleur. Ce geste extrême de revendication traduit la volonté de mourir en « martyr » de la société, en lui exposant une détresse et un sentiment d’injustice. S’immoler par le feu traduit la volonté de susciter une réaction sociale et politique, plus que de la simple compassion.

Or cette façon d’interpeller le pouvoir est unique en son genre. Parmi les différentes modalités propres à la mobilisation sociale, les politologues distinguent, suivant un ordre croissant de violence, le vote, la manifestation et la révolution. C’est toujours une sorte de participation (plus ou moins directe et agencée) qui est pensée; l’évènement déclencheur du soulèvement arabe est un contre-modèle politique, car à la source de la contestation se trouve une volonté de néant. Il est le cœur de l’évènement révolutionnaire, son fondement ontologique, sa radicalité même, inaugurant ainsi une forme postmoderne de défiance vis-à-vis du pouvoir, basée sur la démobilisation et l’absence de rapports de forces brutes. La Révolution tunisienne a permis une articulation fatidique entre une soudaine démobilisation individuelle et une brusque mobilisation générale. Ici, l’« action No futur » d’un individu a permis un avenir possiblement meilleur. La nature de cette action nihiliste est frappante: tout un imaginaire entoure en effet l’action du feu et celle des hommes, le feu de l’action et la révolte radicale. C’est « par le feu » que Mohamed Bouazizi a mis fin à ses jours. Or Bachelard, dans sa Psychanalyse du feu, définit le complexe d’Empédocle comme une fascination pour le bûcher, où « la destruction [par le feu] est plus qu’un changement, c’est un renouvellement ». Hölderlin, dans sa Mort d’Empédocle, posait de façon lyrique la question du lien entre libre mort et loi divine, le sentiment d’abandon qu’éprouve l’être vis-à-vis de son peuple et de son dieu trouvant son aboutissement fatal dans la fournaise; enfin, Foucault voyait dans l’État moderne et providentiel, une manifestation nouvelle de l’idée chrétienne du pastorat. Le geste de Bouazizi pourrait donc s’interpréter comme un pur acte de résistance politique, postmoderne; hypothèse qui permet d’expliquer son retentissement et la mythification du ressentiment.

Faut-il le rappeler, malgré les aléas du présent et les incertitudes du futur, le geste de Mohamed Bouazizi a été le point catalyseur du déclenchement d’une révolution nationale qui a provoqué une prise de conscience généralisée chez les peuples arabes. Le contraste avec la France est saisissant. L’absence de réaction collective de la part des gouvernants comme des simples citoyens reflète assez bien l’état moral de la société et l’impuissance de pouvoirs publics confrontés à une crise économique qui ne saurait masquer une crise existentielle plus profonde encore.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here