« Il faut rétablir les liens de confiance avec nos institutions »

Kamel Béji, professeur agrégé en politique économique publique, à l’Université de Laval et expert en économie du travail, nous a accordé une interview qui porte sur la situation économique actuelle.

L’Economiste Maghrébin: Quel diagnostic de la situation économique de la Tunisie faites-vous?

Kamel Béji: Il existe une crise à tous les niveaux. C’est une crise tout d’abord interne, tuniso-tunisienne. Elle est  également régionale, en raison de nos relations avec l’Algérie et de la baisse des échanges avec la Lybie. C’est enfin une crise internationale qui impacte le secteur touristique avec l’Europe et notamment la France.
Au niveau macro économique, nous avons un taux d’inflation qui avoisine les 6% et un taux de croissance qui a augmenté à  3.5% et  qui est présenté souvent par les connaisseurs et les non connaisseurs comme un aspect positif. Or, le taux de croissance agrégé est fondé essentiellement sur deux secteurs clés- le tourisme et l’agriculture-  qui ont connu une certaine régression. Ainsi, tous les indicateurs sont alarmants. Citons l’exemple du secteur du phosphate qui a connu une régression de 60% à 70% par rapport à 2010 année de référence.

L’économie n’est maintenue aujourd’hui en Tunisie que par la classe moyenne mais cette classe sociale est affectée par le niveau des augmentations des prix et la situation économique.

Le gouvernement de la Troika a-t-il fait un bon diagnostic?

Personnellement, je considère qu’il n’y a pas de diagnostic qui a été fait et je reste catégorique sur ce point. Seul le budget 2013 pourrait établir  si le gouvernement a fait ou non un diagnostic des  choix de la politique économique. Or, le budget 2013 est une pale version du budget 2012.

Si le gouvernement de Béji Caid Essebsi n’a pas fait de diagnostic,  cela pourrait peut-être s’expliquer par le fait d’accorder la priorité aux élections de l’ANC.

Pourtant, après les élections et la présence d’un gouvernement provisoire, la priorité n’a pas été de construire mais d’asseoir une mainmise sur l’économie et sur sa structure par la troïka; car cela n’arrangeait personne de faire un diagnostic pour des raisons purement  politiciennes. Il fallait construire sur quelque chose de positif, mais cela n’a pas été fait.

Quelles sont les répercussions de la dégradation de la note souveraine sur l’économie tunisienne?

Il y a des répercussions sur les investissements directs étrangers des multinationales et des grandes firmes, tous secteurs confondus, qui seront plus prudentes avant de s’investir en Tunisie. Même les pays du Golfe, soi-disant amis de la révolution, nous prêtent à des taux d’intérêts très élevés. Aujourd’hui, nous sommes obligés d’aller auprès des bailleurs de fonds traditionnels, que sont la Banque mondiale et le Fond monétaire international, avec lesquels l’histoire est plus compliquée. C’est une catastrophe sociale, car un modèle très strict, qui répond aux attentes des instances internationales et qui n’est pas le notre, nous sera appliqué.

Le 13 mars, nous signerons peut-être notre propre asphyxie, si nous suivons le chemin du FMI. La caisse de compensation devrait disparaître dans les trois ans, dans un conteste post révolutionnaire, ce qui conduirait à un asservissement budgétaire. L’endettement au FMI serait honoré, mais a quel prix?

Comment  arrêter le phénomène de la fuite des hommes d’affaires?

Il semblerait que le Maroc dispose d’un bureau, dans son consulat à Tunis, dont le seul objectif serait de rechercher les hommes
d’affaires tunisiens et de les convaincre de venir investir au Maroc. Pour stopper ce phénomène, il faut donner aux hommes d’affaires des signaux de stabilité politique. Aujourd’hui, la confiance est au cœur du problème, entre les investisseurs tunisiens et l’Etat.

Votre avis sur l’augmentation des prix des carburants? 

Auparavant, quand le baril augmentait, le prix à la pompe ne suivait pas forcément, pour des raisons populistes bien évidemment. Parce que Ben Ali faisait de son mieux pour subventionner tout ce qui touche au consommateur directement. Autant maintenant, tout est fait dans l’urgence, en adoptant une politique à court terme. C’est du bricolage économique et au pifomètre. C’est une augmentation invisible, dont le prix n’obéit pas à un fonctionnement systématique économique. Cela relève du domaine de l’arbitraire.  Il convient d’ailleurs de rappeler qu’il existe une opacité et un manque de transparence dans le secteur  pétrolier tunisien.

Le taux d’inflation?

Il est intéressant de se demander sur quelle base il a été calculé, car les habitudes de consommation des Tunisiens ont bel et bien changé après la révolution, à la suite des augmentations des prix. Il faut absolument le recalculer sur une base réelle et nous ne serions pas étonnés de dépasser les 6%.

Comment sortir de la crise?

Dans l’immédiat, il faut contrôler et maîtriser les prix, afin que le pouvoir d’achat ne se dégrade pas plus. Contrôler les prix  veut dire: la fermeté avec les contrebandiers, l’annulation de la dernière augmentation des prix des carburants et l’application de toutes les mesures nécessaires pour que le taux d’inflation ne dépasse pas les 3%. Ensuite il faut rétablir les liens de confiance avec nos institutions: plus de transparence dans les prix de l’hydrocarbure, dans la politique gouvernementale, dans les augmentations salariales. Il est nécessaire de préparer une feuille de route économique. Le budget 2013 a été bâti sur des chiffres erronés. Enfin, il faut abandonner l’idée du FMI et engager un vrai débat sur l’importance de l’économie sociale et solidaire dans notre pays, quelle que soit l’idéologie du prochain gouvernement.       

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