Ennahdha, le disciple et le chef

Dommage! On commençait tout juste à l’apprécier à sa juste valeur. On  s’apprêtait à passer l’éponge sur ses propos choquants d’intégriste déchaîné proférés au lendemain de son investiture. On se préparait même à oublier sa dérisoire gestion des affaires malgré un gouvernement pléthorique formé de gens sans autre compétence que leur titre de membres du parti et sans autre référence que leur  statut de victime de la répression de l’ancien régime. On allait carrément abandonner le souvenir qu’il  était bien ce chef de gouvernement qui s’est distingué par ses improvisations, ses hésitations, ses reculades, son inaptitude en somme  à agir et à trancher.

Nous étions disposés à lui pardonner sa coupable indifférence lors de la profanation de drapeau national, lorsqu’il s’est montré étonnement compréhensif et peu empressé de sévir contre les coupables. On prévoyait de l’absoudre de toute responsabilité  pour avoir transformé le pays en refuge  pour les djihadistes, en destination privilégiée des zélateurs de tout acabit et en terrain de conquête des salafistes désormais libres de battre le pavé de nos rues et d’agir à leur guise. Certains membres de l’opposition avaient commencé à entrevoir avec sérieux la perspective d’une alliance sous l’autorité d’un premier ministre réputé si effacé, miraculeusement transformé en personnage charismatique.

Pourtant, jamais les Tunisiens n’ont été aussi inquiets quant à leur avenir que depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Jébali.  En  moins d’une semaine, celui qui a enfoncé le pays dans d’insurmontables difficultés économiques, incapable de faire-valoir ni projets réalisés, ni réformes engagées, ni progrès accomplis dans les domaines de l’emploi, de l’équilibre régional, de l’aide sociale, de la sécurité, des investissements, des réformes de l’éducation, de la santé, de la communication, de la cohésion gouvernementale et bien d’autres chantiers demeurés à l’arrêt, était devenu l’objet d’un étrange consensus  sur ses qualités de dirigeant. Celui qui a suscité un profond sentiment d’impuissance, qui a ancré la certitude que le gouvernement ne maîtrise plus grand-chose à part l’invective, qui n’a fait que tergiverser sur l’application de la loi contre les Ligues de protection de la révolution et autres groupuscules de délinquants reconvertis en défenseurs de la révolution, qui a toléré l’incessante diabolisation de la presse jugée pas assez complaisante, des juges  considérés réfractaires, des artistes et des intellectuels déclarés ennemis de l’Islam, s’est révélé d’un coup politicien chevronné.

Des personnalités de tous bords, frappées d’amnésie, s’étaient précipitées en chœur pour louer son courage et saluer son audace. Chacun y est allé du sien. Ses adversaires politiques les plus  acharnés, évacuant les anciennes rancœurs, avaient reconnu en lui l’étoffe d’un chef d’Etat et le propre du meneur d’hommes qui s’illustre face aux grandes épreuves. Certains médias, toujours prompts à verser dans l’exagération,  sont allés jusqu’à affirmer que H. Jébali  avait pris rendez-vous avec l’histoire. Cependant, celui pour qui on entrevoyait déjà un grand destin politique, est venu tout gâcher par un simple effleurement de lèvres sur le front du cheikh, liquidé son crédit par un stupide geste de révérence dû au maître incontesté. Ainsi, après avoir subi les pires revers de la part des membres de son propre parti, après avoir vu ses efforts se briser sur le niet catégorique de son vénérable maître, voilà que le pauvre disciple égaré vient se repentir sincèrement de ses péchés, expier pour tous les torts commis, implorer le pardon d’avoir succombé à la tentation de l’orgueil, du manquement aux règles, de l’outrecuidance et de la rébellion.

Ses marques d’indépendance de son  parti n’étaient-elles alors que supercherie? Ses aspirations à l’autonomie que velléités imaginaires? Certains, notamment ceux qui avaient hâtivement placé H. Jébali en réserve de la République, s’étaient offusqués de ce baiser d’allégeance et s’estimaient trahis par ce geste d’humiliante soumission. Pourtant rien dans ce rituel  ne devrait nous étonner. Après tout, au Moyen Âge, les fidèles embrassaient bien les pieds du pape, l’anneau de l’évêque ou la main de leur seigneur. Dans certaines régions de l’Europe féodale, la cérémonie de l’hommage comportait un baiser  qui scellait un pacte entre le seigneur et le vassal. Baiser la main du Calife était aussi un grand honneur et s’étendit ensuite aux familles. Les enfants, par exemple, en sortant de l’école, baisaient les mains de leurs parents comme symbole de révérence. Plus proche de nous, le spectacle du crâne glabre de Fabien Barthez recevant avant chaque match le mémorable bisou de Laurent Blanc qui a porté bonheur à la France durant l’été 1988, n’avait rien d’indécent. Par ce rituel, l’ex-premier ministre ne faisait ainsi que se plier aux règles obligatoires de déférence et de vénération, avec humilité, la tête basse, car les cheikhs sont des interlocuteurs de Dieu. C’est pour cela qu’il lui faut se plier aux règles de déférence  et ceux qui ne les suivent pas s’éloigneraient de la voie juste, car le malheur vient de la désobéissance au cheikh. Il ne doit jamais être contredit même s’il a raison, car ce serait une rupture du serment. II ne doit demander ni « pourquoi », ni « pour quoi faire », car ce serait un reproche.

Dans ce cas, Ennahdha serait-elle devenue une “secte” où au besoin d’aduler de l’un correspond le besoin d’être encensé de l’autre, au besoin de soumission correspond celui de domination, au besoin de renoncement à sa propre volonté de l’adepte correspond le besoin du maître de s’arroger toutes les libertés? Victime d’une émotion parfaitement humaine, H. Jebali est devenu la source d’une tension insoutenable au sein du mouvement, mettant en péril l’équilibre de la “secte”. Par son initiative, il a trompé la vigilance des adeptes, introduit le doute, fait vaciller le principe d’exigence d’une soumission entière au dogme radicalisé, montré qu’on pouvait échapper au contrôle strict de la conduite et de la pensée.

Indiscutablement, Ennahdha agit bien en “secte” si l’on admet que sa structure dogmatique, un véritable Etat dans l’Etat, est organisée et administrée littéralement par un gouvernement qui lui est propre appelé majlis al-choura, sous l’autorité d’un gourou, guide suprême, maître, Ayatollah, ou cheikh-appelez ça comme vous voulez- entouré de fidèles adeptes. Cette structure hégémonique, que constitue aujourd’hui le parti islamiste, est dirigée par son président. Une autorité absolue, non contrôlée puisqu’elle ne connaît aucun contre-pouvoir intérieur rendu impossible du fait de la confusion des pouvoirs entre ses mains. Personnage omniscient, omnipotent et omniprésent, il cumule tous les pouvoirs  en vue de posséder la souveraineté absolue. Le cheikh  édicte ses propres lois, se charge de les appliquer et sanctionne tout manquement à la norme. Sauf que, contrairement aux groupes de fidèles qu’on rencontre en Occident, le pouvoir du cheikh du parti islamiste dépasse largement le cercle de ses lieutenants et de ses adeptes et s’impose aujourd’hui, totalement ou partiellement, à tout un peuple et à tout un pays, en laissant derrière lui des dégâts irréversibles.

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