Erreur fatale

               Quand Cheikh Abdelfattah Mourou affirme que « le capital d’Ennahdha tend vers zéro » et que ce parti « est en train de s’isoler », les dirigeants islamistes devraient normalement méditer ces propos plutôt que de s’en prendre à leur vice-président pour le forcer à se taire et à cesser ses critiques. Visiblement ceux qui détiennent le pouvoir de décision au sein du parti islamiste ne veulent pas voir la réalité en face, car, cela les obligera à reconnaître leurs erreurs et à changer de cap.

               Or, la ligne officielle suivie actuellement par le parti islamiste est de maintenir le cap contre vents et marées, et si la pression pour le changement devient intense, les dirigeants islamistes font semblant de faire des concessions, sans les faire réellement, en attendant que l’orage s’apaise. La question est de savoir jusqu’à quand peuvent-ils tenir le coup?

               Le problème est que le parti islamiste se comporte comme s’il n’a pas en charge la responsabilité de gérer les affaires du pays, et comme s’il n’a pas en main le gouvernail censé faire traverser au pays, avec le moins de dommages possibles, cette période transitoire caractérisée par de fortes turbulences. Depuis leur prise du pouvoir au lendemain des élections, les dirigeants du parti islamiste ont toujours agi en fonction des seuls intérêts de leur parti, ou ce qu’ils croient être les intérêts de leur parti, ignorant entièrement les intérêts vitaux de la Nation.

               C’est là où se trouve l’origine de leur impopularité croissante, c’est là qu’il faut chercher les causes de leur isolement, et c’est à partir de là que devrait s’analyser le processus de dilapidation de leur capital, à un point tel qu’il tend désormais « vers zéro ». Et ceux qui doutent encore de cette popularité en lambeaux d’Ennahdha, n’ont qu’à voir la vidéo montrant Rached Ghannouchi fuyant Thala sous les jets de pierres. L’humiliation subie par le chef d’Ennahdha est le prix de l’entêtement à vouloir aller à contre-courant. Le prix de l’entêtement à refuser de voir que les priorités d’Ennahdha ne sont pas celles du peuple tunisien.

               Ce parti a eu l’extraordinaire chance d’accéder démocratiquement au pouvoir. Il avait une occasion en or d’entrer dans l’histoire par la grande porte et de placer le pays sur la voie de la démocratie et du développement. Le peuple tunisien était plein d’énergie. Au lendemain des élections du 23 octobre 2011, il avait pris place dans le train et n’attendait que le démarrage. Force est de constater que la machine nahdhaouie censée tirer le train était défectueuse.

               Si la Tunisie se trouve aujourd’hui dans cet état désastreux, c’est parce que la machine d’Ennahdha a refusé de tirer vers l’avant le train tunisien prêt à partir. Et ce refus s’explique par le fait que les dirigeants islamistes estiment tout simplement que ce train se trouve sur « la mauvaise voie ». En d’autres termes, le peuple tunisien doit abandonner la voie suivie pendant des décennies, et même des siècles par ses ancêtres, et suivre une autre voie, celle que Ghannouchi et ses partisans estiment être la bonne.

               Cheikh Abdelfattah Mourou a bien raison de dire qu’aux yeux des Tunisiens, le capital d’Ennahdha tend vers zéro, car ce parti ne comprend pas ou refuse de comprendre la signification des trois mots-clefs de la révolution du 14 janvier 2011: travail, liberté, dignité. L’erreur fatale commise par les dirigeants d’Ennahdha est d’avoir tenté d’effacer ces trois priorités de la mémoire collective des Tunisiens et de leur faire croire que leurs vraies priorités sont celles d’Ennahdha.

               Pour arriver à ses fins, le parti islamiste a dû recourir à la même stratégie suivie par le défunt RCD et contre laquelle le peuple tunisien s’est soulevé: pénétrer tous les arcanes de l’Etat et dominer tous ses rouages. La mobilisation tous azimuts pour ce projet de domination était telle, que l’objectif principal pour lequel les élections étaient organisées, c’est-à-dire la Constitution, était relégué dans la catégorie des soucis mineurs des dirigeants islamistes. L’urgence consiste pour Ennahdha à placer ses partisans dans les postes névralgiques de l’Etat et de l’administration dans un élan pathétique pour s’accrocher au pouvoir, mimant en cela les moindres détails la stratégie de l’ancien RCD.

               Les responsables du parti islamiste semblent déterminés à appliquer leur programme consistant à islamiser tous les secteurs d’activité du pays. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, ils ont tenté de prendre le pouvoir par la violence en vue d’appliquer leur programme. Ils ont échoué. Comment renonceraient-ils aujourd’hui à ce programme, alors qu’ils se sont trouvés pacifiquement et miraculeusement au pouvoir?

               Ghannouchi et ses partisans ont sans doute eu la mauvaise surprise de constater dès le départ que ce qui intéresse le peuple tunisien c’est la prospérité, la liberté et la dignité. Quant à la religion et à l’identité, les deux chevaux de bataille d’Ennahdha, ce sont deux questions que ce peuple a résolues depuis des siècles et qu’il n’est pas prêt à discuter de nouveau.

               La sagesse et le bon sens veulent que quand des politiciens qui détiennent le pouvoir se trouvent face à un mur infranchissable, face à une résistance tenace, ils changent de politique en vue d’adapter leurs programmes au courant dominant dans la société. Au lieu de s’armer de sagesse et de bons sens, les responsables nahdhaouis préfèrent la fuite en avant dans le vain espoir de réussir un jour à reproduire le système dictatorial qui leur permettra d’imposer par la force leur programme au peuple.

               Cette stratégie est suicidaire. Le peuple tunisien qui s’est débarrassé d’une dictature n’est pas prêt à accepter facilement et rapidement une autre. Si par malheur Ennahdha continue dans sa lancée, la confrontation avec la société sera inévitable et ce sera la fin de l’islamisme politique en Tunisie. Et ce ne sont pas les quelques centaines d’excités des « ligues de protection de la révolution » ou les centaines de fonctionnaires parachutés dans les administrations qui vont lui être d’un grand secours.

               Peut-être que tout n’est pas perdu. Peut-être est-il encore temps pour Ennahdha de se réformer de l’intérieur. Mais pour cela, il faut renverser la vapeur en faisant taire les voix du fanatisme aveugle au sein du parti islamiste, et en ouvrant la voie à la sagesse et au bon sens. En un mot, la seule planche de salut d’Ennahdha est qu’elle renonce à son projet fou de vouloir adapter tout un peuple à ses vues et à vivre en symbiose avec une société qu’elle n’arrivera à réformer ni par la conviction ni par la force.

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