Habib Karaouli : « Nous avons perdu notre statut d’Investement Grade et en passe de sortir des radars de tous les investisseurs institutionnels crédibles »

Habib Karaouli, Pdg de la Banque d’affaires de Tunisie (BAT), a été l’invité de l’Economiste Maghrébin pour l’interroger sur la situation actuelle, l’état d’esprit des investisseurs et les priorités du prochain gouvernement. Nous avons choisi pour vous quelques extraits de l’interview qui sera intégralement publiée dans la prochaine livraison (N° 600) de notre version papier.

Vous avez récemment créé une société de gestion qui s’appelle Capsa Capital Partners et lancé un premier fonds d’investissement « swing » de cinquante millions de dinars …

D’abord c’est un clin d’œil à la civilisation capsienne vieille de huit mille ans et pour signifier également qu’il y’ a une Tunisie qui travaille, qui entreprend, qui s’engage, qui a foi en l’avenir, et c’est le meilleur exemple que l’on puisse donner à la jeunesse et à toutes celle et ceux qui légitimement peuvent douter par ces temps troubles. Ne jamais abandonner et continuer à creuser son sillon. Ensuite et en dépit de ce qui précède, je pense qu’il faut que nous autres nous donnions l’exemple en s’engageant dans une démarche pro cyclique. Nous pensons que l’attente ne sert à rien et qu’elle n’est pas productive. Sénèque disait : La route est longue et difficile par le précepte, elle est courte et facile par l’exemple. Ces propos tout en sagesse peuvent se décliner dans tous les domaines de l’activité humaine.

Pour ce qui est des emplois de ces ressources additionnelles, nous avons pu identifier un certain nombre de projets, d’idées et d’entreprises qui nécessitent des fonds pour se développer. Nous avons de l’expertise et les bons modèles.

La croissance et la profitabilité sont les deux éléments clés de la prise de décisions. C’est vers là que nous nous orientons. Nous avons un focus sectoriel (santé, industrie pharmaceutique, enseignement et formation, agro-alimentaire …) où nous avons pu déterminer des perspectives de croissance à deux chiffres.  Il faut essayer de s’adosser à des partenaires qui ont de l’expérience dans chacun de ces domaines.

Pour affronter la concurrence sur d’autres marchés, nous essayons de convaincre nos partenaires de se placer à l’international sur le plan commercial et de procéder à un benchmark technologique avec les meilleurs du secteur. La Tunisie a des avantages compétitifs dans ces secteurs.

Nous pensons également que la construction maghrébine est la clé.  C’est pourquoi nous avons eu l’idée de créer un fonds  d’investissement de 100 millions de dinars, qui aura une vocation régionale maghrébine, avec des participations étrangères.

Comment voyez-vous la situation ?

La situation est critique. Pour les investisseurs, avec deux agences sur trois, nous avons déjà perdu notre statut  d’« Investement Grade » et en passe de sortir complètement des radars de tous les investisseurs institutionnels crédibles dans le monde qui fondent leur doctrine de gestion et d’engagement sur ce critère.

Il faut s’attendre à une vague de dénouements de positions de ces investisseurs sur la Tunisie. Le rétablissement de notre Investment grade sera long et difficile et ne prendra pas moins de dix ans. Les agences de notation sont très conservatrices quant il s’agit du rétablissement du stuquo ante. La Turquie a mis dix ans pour y parvenir.

Le mieux que l’on puisse espérer est de rester dans le radar des investisseurs institutionnels et de ne pas entrer dans le radar des investisseurs spéculateurs. Cela n’est pas souhaitable pour le pays. Pour ce faire, et sur un plan strictement pédagogique, il faut déjà commencer par reconnaître que la situation est grave sur le plan économique et social.

Dire qu’en 2012, environ 100 000 emplois ont été créés est une fiction. C’est juste un effet d’annonce qui plus est contre productif. Ce type d’annonce est mortel. Voilà ce que j’appelle le déni de la réalité. Quant on est dans le déni, on ne peut pas avancer. Toute recherche cde solution commence d’abord par une analyse clinique et un diagnostic dépassionné de la situation, même si la responsabilité peut être collective et partagée. Après des solutions, sur la base de ce diagnostic, peuvent être envisagées et varier en fonction des positionnements politiques des uns et des autres.

Tant que l’Etat n’est pas engagé, l’investissement domestique et l’investissement direct étranger ne prendront pas l’initiative et principalement dans les zones de développement régional prioritaires. Ce qui est dramatique, c’est que deux ans après la révolution nous nous retrouvons dans une situation de désinvestissement privé et public dans l’ouest et le sud du pays et une croissance relativement normale dans les gouvernorats côtiers  ou la situation du stuquo ante s’est vite rétablie. Donc un rythme de dégradation plus rapide que par le passé.

L’attente ne sert à rien sinon à renchérir le coût d’ajustement. Juste après la révolution, on a raté une occasion historique d’engager très vite des investissements publics structurants et qui ne font pas débat. Il fallait simplement que l’Etat, qui avait encore les moyens, aille dans ce sens.

Que peut faire un gouvernement d’unité ou de salut national face aux défis du moment ?

Il a manqué au gouvernement de ressources qui auraient donné davantage de rationalité, d’efficacité et de cohérence à l’action gouvernementale. Le gouvernement aurait pu disposer d’une espèce de « Think tank », de conseil et d’analyse économique totalement indépendants et autonomes, où les personnes ne seraient sollicitées que sur la base de leur compétence et de leur expérience.

Vu la situation de la Tunisie, un gouvernement de neuf à onze ministères serait tout à fait suffisant pour cette étape de transition. On avait besoin de concentrer davantage les prises de décisions et d’en éviter le morcèlement. Or, tout le contraire a été fait.

Le souci d’efficacité et de compétence institutionnelle le plus élémentaire n’a pas été respecté. On s’est mis dans une situation d’incapacité à globaliser les approches en matière de prise des décisions qui touchent au développement économique et social. Il va donc falloir faire appel à des compétences nationales.

Si un gouvernement restreint avait à l’époque prévalu, on n’aurait aucune raison aujourd’hui de remettre cette idée sur le tapis. Au point où nous en sommes aujourd’hui, à la veille de la formation d’un nouveau gouvernement, cette idée est plus d’actualité que par le passé.

Je pense que la priorité des priorités, c’est la formation d’un nouveau gouvernement. C’est un indicateur de perception de la situation. Si ce gouvernement n’est pas resserré et s’il n’a pas, dans sa perception, un horizon raisonnable pour au moins les prochains 18 mois, je ne crois pas que l’on puisse engager une nouvelle équipe avec une réelle volonté d’initiative et de redressement de la situation. Je ne vois qu’un horizon de 18 mois avec l’organisation des élections.

La seule solution consiste, à mon avis, à former un gouvernement de compétences nationales qui soient complètement déliées de toutes les considérations partisanes.

La situation exige de la clarté. Ce gouvernement de compétences nationales à tous les niveaux aurait la charge de conduire le pays et de proposer un certain nombre d’aménagements. Il ne doit pas être l’otage de l’Assemblée nationale constituante.

Dans quel état d’esprit se trouvent les investisseurs locaux et étrangers aujourd’hui ?

La Tunisie continue de bénéficier d’un capital-confiance que les investisseurs d’autres pays envient. Les investisseurs étrangers savent que, quand on est dans un pareil processus, il faut du temps. Les investisseurs sont prêts à investir à condition qu’il y ait plus de visibilité sur notamment les prochaines échéances électorales. Il est évident également que personne n’investira dans un pays si le cadre légal et réglementaire n’existe pas. Globalement, il n’y a pas eu de départs massifs d’investisseurs institutionnels. De nouveaux investisseurs manifestent de l’intérêt à la Tunisie si le pays est capable d’offrir rapidement des conditions raisonnables qui puissent leur permettre de sécuriser leurs investissements.

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Publié le 01/03/2013 à 09:47

L'Economiste Maghrébin & L'Economiste Maghrébin by L'Economiste Maghrébin