Le dilemne

          Fin du premier acte: Hamadi Jebali jette l’éponge et avoue son incapacité de former un gouvernement  de compétences nationales loin des considérations et des tiraillements politiques. Ennahdha, la principale formation politique, dont il est le Secrétaire Général en a décidé autrement. Retour disions-nous à la case départ.

          Tant d’incantation, d’atermoiements, de réunions de la dernière chance n’auront servi à rien. La logique partisane pour ne pas dire celle du butin de guerre a fini par prévaloir. On l’aura compris: le pouvoir ne se partage pas quand le rapport de force issu des élections du 23 Octobre 2011 est à ce point déséquilibré. Edifiant! Les alliés politiques rabaissés au rang de satellites ou d’auxiliaires de service n’ont droit qu’à de simples strapontins  au regard de leur poids insignifiant. Qu’importe puisque les privilèges du pouvoir n’ont que peu de rapport avec l’importance des maroquins ministériels. Les ors de la République qui vit pourtant des heures difficiles, scintillent pour toutes celles et tous ceux qui occupent les allées du pouvoir. Et vraisemblablement plus pour les rescapés de la dernière heure que pour les vrais acteurs de la vie  politique.

     De guerre lasse Hamadi Jebali assume les conséquences de son geste aussi audacieux qu’hasardeux. Et démissionne faute d’avoir pu imposer ses propres conditions pour se succéder à lui-même à la tête d’un gouvernement Jebali II. Le désaveu venant de son propre camp est cinglant et frôle l’humiliation. Pourtant, il n’éprouve aucune amertume. A peine le regret de ne pouvoir aller jusqu’au bout de son idée, alors même qu’il persiste à dire qu’elle est la seule voie capable de sortir le pays de la crise actuelle. Il ne voit pas d’autre alternative à  l’échec patent de son gouvernement victime du nombre pléthorique de ses membres, de son inexpérience et surtout de l’absence d’une vision commune de l’avenir.

          La vérité est que le gouvernement composite post-élection ne pouvait connaître meilleur sort en l’absence de l’affirmation de l’autorité de l’Etat. Son bilan ne plaide pas en sa faveur. La plupart des indicateurs économiques et sociaux sont au rouge vif. L’annonce faite récemment- pourquoi maintenant-  par l’INS au sujet de la croissance du PIB en 2012 qui serait de 3,5% ou du recul de 2 points du chômage revenu à 16,7 % laisse quelque peu perplexe. On se demande par quel miracle la croissance dépasserait les prévisions ou que le chômage régresse quand tous les moteurs de la croissance sont quasiment à l’arrêt. La consommation intérieure piétine à cause de la dégringolade du pouvoir d’achat, les exportations sont en berne; le tourisme est sinistré et l’investissement est grippé faute de visibilité, de sécurité, de stabilité et d’un puissant sentiment de confiance. Comment oser parler de recul du chômage quand la cohorte des jeunes diplômés sans emplois pulvérise tous les records et passe au dessus de la barre des 250.000. C’est là que réside le danger.

Il n’est pas exclu que dans la morosité ambiante, il y ait quelques éclaircies… Simples  étoiles filantes qui ne sauront masquer la gravité de la situation.

          Le reste du tableau vire au désastre: l’inflation galope, le déficit extérieur atteint des niveaux  abyssaux comparé à notre niveau d’activité, l’endettement extérieur n’est pas loin d’hypothéquer notre effort de développement si tant est qu’on puisse dans l’immédiat honorer nos échéances. L’investissement bat de l’aile, les IDE sont en net recul et rien n’indique une quelconque remontée à l’horizon. Le tourisme vit ses heures les plus sombres quand d’autres destinations concurrentes sont en nette progression. Les professionnels se préparent  à une véritable hécatombe suite au délire, aux gesticulations et aux récentes manifestations d’hostilité à l’égard de la France notre premier client et de loin le plus important. L’ennui est que les politiques, sensés calmés le jeu, s’en mêlent eux aussi pour jeter de l’huile sur le feu. L’onde de choc ne se limite pas au seul marché français. Les touristes européens par crainte ou par solidarité, ne se bousculent pas au portillon national. Les annulations pleuvent comme jamais par le passé au grand dam des hôteliers qui  vivent déjà dans la hantise d’une prochaine saison pire que ce qu’ils ont déjà connu.

A l’idée du désastre touristique, les banques tremblent déjà. Le cumul de leurs créances accrochées voir carbonisées ajoute à leur difficulté et les mettent en situation périlleuse. Non sans conséquence sur le financement de l’économie.

          S&P n’y a pas vu autre chose. L’agence de notation américaine vient de sanctionner les déboires d’un gouvernement qui s’est empêtré dans des difficultés à n’en pas finir, qui n’a plus de prise sur la réalité et qui s’est montré  incapable de donner une perspective claire à des Tunisiens et des opérateurs désemparés. Le couperet est tombé en même temps qu’est tombé le gouvernement Jebali. La Tunisie dégradée à la note BB–  est désormais cataloguée dans la zone spéculative. Elle a perdu son statut de grade-investissement en même temps que beaucoup de ses illusions. Les bailleurs de fonds et les investisseurs étrangers réfléchiront à deux fois avant de prendre option- et à quel prix- pour le site tunisien si tant est qu’il figure encore dans leurs propres radars.

Triste fin d’un gouvernement dont l’arrogance de certains de ses ministres, du reste les plus contestables, a amplifié le sentiment d’incompétence et d’échec.

Fin de partie, fin d’une étape après un parcours chaotique sans cap précis si ce n’est la ferme intention de se maintenir au pouvoir.

Retour à la case départ.

          On reprend les mêmes et on recommence? On le saura bientôt.

Ali Larayedh, le prochain locataire du palais de la Kasbah n’était pas le candidat naturel pour succéder à Hamadi Jebali. L’ancien ministre de l’Intérieur paraissait inamovible au poste et sa personne suscitait peu de controverses, en dépit d’un bilan peu flatteur. Reste qu’avec le recul, l’homme émergeait du lot et avait un positionnement à part.

Son passage « Avenue Habib Bourguiba »- bien que ne faisant pas l’unanimité- suffit à écarter de son chemin les éventuels candidats rivaux  sans être ses adversaires. Son court discours à la suite de la confirmation de sa désignation par le Président provisoire de la République se voulait très consensuel. Il affirme vouloir réunir tout le monde sous le parapluie de l’Etat et n’exclure personne, ni aucune formation politique.

          Ce que l’on sait de lui à travers ses déclarations et ses prises de position antérieures, c’est qu’il répugne au tout sécuritaire, il prône le dialogue sous ses multiples déclinaisons: politique, social, culturel et sociétal.

Il s’interroge et interroge autour de lui sur les raisons de la persistance d’un dualisme  économique qui sépare le pays en deux du Nord au Sud. Avec pour corollaire cette question centrale de savoir ce qu’il importe de  faire pour impulser les investissements privés dans les régions attardées, et motiver autrement que par les mesures d’incitations habituelles, les investisseurs à prendre part au développement de ces régions. Il est de tous les dirigeants d’Ennahdha le plus porté sur les questions de croissance et de développement convaincu qu’il est qu’en l’absence d’investissement dans l’avenir, il ne peut y avoir de thérapie pour résorber sinon atténuer la fracture sociale. De là à dire que la paix civile passe par la réconciliation nationale. Il le pense et le dit. Il va lui falloir, au poste de responsabilité qui est le sien, en faire la démonstration dans les faits.

          S’il faut le juger sur ses intentions- au besoin en ne faisant pas mention des graves dérives sécuritaires qu’il n’a pas pu ou su prévenir et réprimer- sa désignation à la tête de l’exclusif peut être un motif d’espoir. Il lui faut alors pour redresser l’économie, redonner envie aux chefs d’entreprises et aux salariés pour investir et travailler, restaurer la confiance en bannissant toute forme d’intolérance, de violence et d’insécurité.

          L’ennui est qu’il risque, à l’instar d’Hamadi Jebali, d’être lui aussi l’otage d’une coalisation gouvernementale à dominante partisane qui échapperait à son contrôle. Aura-t-il l’autorité suffisante pour imposer ses choix, sa ligne de conduite, sa vision de l’économie, de la société? Saura-t-il s’affranchir et s’émanciper de la tutelle encombrante et hégémonique de son parti pour affirmer son indépendance autrement que comme voulait le faire maladroitement et sans succès son prédécesseur.

          Ali Laarayedh est aujourd’hui face à son propre destin, il ne tardera pas à être confronté à un terrible dilemme. Le Chef de gouvernement qu’il est doit choisir entre se soumettre aux désiratas de son parti ou se présenter et agir en tant que président de l’exécutif de tous les Tunisiens. Pas facile de trancher dans le vif du sujet. Cette épineuse question le rattrapera aussitôt investi dans ses nouvelles fonctions. Un premier élément de réponse nous sera donné par la composition de son gouvernement. Pour le reste, les 100 premiers jours seront décisifs à cet effet. On saura alors dès le départ si ce gouvernement à la ferme volonté de redresser l’économie, d’inverser la courbe du chômage, de l’investissement, celle des prix, des déficits budgétaire et commercial. Ou si au contraire il aura suscité de faux espoirs. Avec la certitude d’enfoncer davantage le pays dans la crise sans possibilités de remonter la pente. Le choix des moyens est dans ce cas beaucoup plus important que les déclarations d’intentions et les objectifs affichés.

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