Une panachée… pour une panacée?

Depuis le XIXe siècle, certains trouvent à leur goût de mêler la solide bière à la pétillante limonade. Chacun  des élixirs glorifie l’autre. Certains, tout émoustillés à l’idée de ne pas apprécier cette panachée, estimaient d’avance que c’est une ineptie écœurante. C’est en effet un peu sucré, mais moitié moins qu’un soda et c’est deux fois plus intéressant, car les deux saveurs fusionnent pour révéler une troisième assez piquante.

Formé il y a plus d’un an par des gens que rien ne prédisposait à l’exercice du pouvoir, ce qui subsiste aujourd’hui du gouvernement de la Troïka s’est  révélé parfaitement impuissant à diriger le pays, aggravant lourdement la crise économique et sociale tout en détériorant fortement l’image du politicien. Celui-ci est désormais reconnu à la fois comme incompétent et indifférent au sort du pays, incapable de résister à la pression de son parti, cherchant la plupart du temps à  faire perdurer une rente de situation  en profitant au maximum des avantages de la fonction.

Parce qu’il avait constaté toute la complexité et toute la technicité des problèmes inhérents à la conduite d’un pays, l’ex-premier ministre avait surpris tout le monde, surtout les siens,  en appelant à la formation d’un gouvernement composé de politiques et de technocrates. Pareille initiative, qui a redonné vie à une opposition clairsemée et léthargique, laissa cependant  largement  dubitatif  l’homme de la rue  échaudé par tant de vaines et trompeuses promesses et qui perçoit son indiscernable avenir comme d’ores et déjà compromis par un  présent devenu à tous points de vue  intolérable.

Le désarroi de la classe dirigeante dans son ensemble et la profonde déconsidération pour les politiques dans l’opinion publique et auprès des médias, étaient tels que la perspective d’un transfert des pouvoirs des hommes politiques aux experts, suscita une véritable  exaltation du  technocrate sitôt tenu pour seul apte à résoudre les problèmes du pays, sans que l’on sache pourtant si cette perle rare serait capable de démêler à elle-seule l’écheveau dans lequel s’est empêtré le pouvoir en place. L’enthousiasme pour ce technicien n’était en fait que l’effet de la résonance produite par l’immense  hiatus entre l’ampleur de la dégradation économique, des tensions sociales, des dérives sécuritaires, des conflits non résolus, et l’affligeante  médiocrité de ceux qui ont usurpé le titre de politiciens: membres du gouvernement et élus de la nation confondus. D’où l’engouement singulier dont  profite à chaque fois cette notion de compétence, d’où les controverses, extrêmement vives, sur la définition du technocrate, les confusions quant à sa fonction, le fantasme autour de son état d’esprit, les certitudes et les illusions sur les décisions qu’il est amené à prendre et que l’on qualifie de technocratiques.

D’où viennent l’image et l’octroi à la communauté technicienne de cet ascendant dans la conduite des affaires publiques? Quelles sont les personnes ou les groupes que l’on qualifie habituellement de technocrates? S’agit-il d’experts: économistes, financiers, médecins ou  ingénieurs dont l’activité est dirigée vers l’aménagement des choses? Ou bien sont-ils plutôt des managers, dont l’action est orientée davantage vers le maniement des hommes; des organisateurs, capables d’assimiler toutes les données d’un projet et d’en assurer la réalisation au moindre coût et  qui ne se reconnaissent dans aucun parti ou groupe politique? Une telle confiance qui lui est accordée, allant jusqu’au dessaisissement de l’homme politique des affaires publiques, le technocrate la doit-il à ses capacités intellectuelles, à sa valeur morale, ou à son sens très poussé de la responsabilité et du désir permanent d’action? Par ailleurs, quelles sont les décisions auxquelles on prête un caractère technocratique? C’est souvent, on le sait, des propositions tendant à réformer les structures économiques et sociales et qui, de ce fait, risqueraient fort de porter atteinte aux intérêts ou aux positions de certaines catégories de la population. Un ensemble de réformes qui fâchent, des mesures d’austérité forcément impopulaires relatives à l’emploi, aux salaires, à la fiscalité, aux prix et  à la suppression ou la réduction des avantages propres à certaines catégories sociales dont  les politiques rechignent à endosser seuls la responsabilité. Ces décisions sont prises au nom de la technocratie, sans consultation des intéressés, sans égard pour leurs retombées sociales, favorisant certains et mécontentant d’autres, puisqu’ils n’ont pas d’autres objectifs que le redressement du pays et d’autres critères que l’efficacité.

Dans ce cas quelle attitude, quel état d’esprit attribue-t-on à ceux qu’on appelle technocrates? Celui qui fait tant fantasmer le public est perçu comme un rationnel, un doctrinaire mû par des raisonnements théoriques et des schémas abstraits. En revanche, pour ses détracteurs les plus hostiles, c’est un irréaliste qui ne connaît que sa technique et non les réalités quotidiennes. Froid et inhumain, il ne prend en considération que les ensembles statistiques, n’a pas le sens des réalités politiques et sociales ce qui l’empêche de voir les individus de chair et d’os. Absolutiste et tout-puissant, il éprouve une propension d’autant plus forte à régenter le pays qu’il ne court aucun risque puisqu’il n’est comptable devant aucune instance législative et se sait irresponsable. Il agit en secret, passant son temps à concocter des mauvais coups, en silence, sans consulter l’opinion ou les intéressés; mettant à exécution ses projets sans effort d’information ou d’explication, plaçant les gouvernés devant le fait accompli, à la manière des technocrates « sans patrie » de Bruxelles,  forcément décalés de la réalité de chaque pays européen et dont on ne cesse de vitupérer les débordements.

Le mérite propre du technicien s’arrête normalement aux frontières  de l’expertise dont il est détenteur. Sauf que de nombreux techniciens ont tendance à sortir de leur domaine et à justifier ce  débordement  par les succès remportés ailleurs. Le militaire s’estime alors apte à régir les civils, l’ingénieur se transforme en humaniste, le footballeur conseille ses contemporains sur la crise mondiale, le médecin se croit  capable de gérer la santé publique, le commerçant prospère  s’estime apte à établir un plan de redressement économique du pays. Ils  se laissent alors gagnés par la tentation politique et nous voilà revenus à la case départ.

Un gouvernement des technocrates est tributaire d’une volonté de dépolitisation des problèmes, c’est-à-dire de la croyance que les choix politiques peuvent être réduits à des données strictement techniques, chose impensable dans un contexte de crise économique aiguë  de velléités hégémoniques, de tiraillements politiques et de défaillances sécuritaires, comme c’est  le cas aujourd’hui dans un pays où  l’opinion publique,  saturée de politique, lasse de l’insécurité et des jeux politiciens, aspire à des résultats concrets et surtout à être dirigée  par des hommes nouveaux. Ou plutôt par un homme nouveau, qui  réunit les caractéristiques de l’homme d’Etat: légitime, patriote,  intègre, au tempérament cohérent, rassembleur et charismatique; quelqu’un qui incarne la certitude face  au doute, l’exactitude face à l’approximation. Tout le contraire d’un technocrate, produit de la force efficace et sans merci. Or, les spécialistes et les experts, n’ayant pas effectivement la parole, ne sont pas en mesure de percer ni de peser sur les décisions puisqu’ils sont sous les ordres des politiques peu enclins à les entendre et dont le mode d’exercice du pouvoir ne vise rien d’autre, excepté durer.

 A moins que les islamistes veuillent persister dans leur obstination à vouloir gouverner seuls, dans leur cénacle propre, le futur chef de gouvernement pourrait toujours consentir à marcher dans les pas de son prédécesseur pour former un gouvernement mi politique mi technocratique, sans que l’un ne confisque  tout ou partie des pouvoirs exercés par l’autre. Alors? Limonade et bière? Moitié-moitié ou un quart de l’une pour trois quarts de l’autre? Une panachée qui  occupera les Tunisiens un moment, en les détournant des vrais problèmes mais  qui, l’ivresse passée, s’avérera loin d’être la panacée.

 

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