Les pouvoirs confisqués de la Constituante

               Quand le ministre de l’Enseignement supérieur, M. Moncef Ben Salem, affirme qu’il faut appliquer les décisions de « Majlis Achchoura », en tant que « plus haute autorité du pays », il est difficile de savoir s’il s’agit là d’une conviction ou d’un lapsus, encore un, exprimé par un haut responsable gouvernemental et cadre dirigeant du parti au pouvoir.

               Mais qu’il s’agisse de l’un ou l’autre, cela ne change rien dans la mesure où ce qu’a dit le ministre ne déforme en rien la réalité. Il a parfaitement raison de dire que « Majlis Achchoura est la plus haute autorité du pays », et les événements successifs de ces deniers jours le confirment amplement.

               Cette nouvelle réalité est au cœur de la crise politique dans le pays. Nous croyons, dans notre incommensurable naïveté, avoir élu une Assemblée constituante, l’avoir placée au sommet de l’Etat en tant que plus haute autorité légitime, et l’avoir chargée de la noble mission de nous doter d’un nouveau contrat social qui permettrait aux Tunisiens de vivre ensemble. Mais on nous a grugés.

               L’Assemblée constituante a abdiqué tous ses pouvoirs au profit de l’instance dirigeante du parti qui a le plus d’élus (89 sur 217), mais elle continue de vivre avec l’illusion qu’elle est la source de la légitimité dans le pays; elle a été élue pour doter le pays d’un texte constitutionnel, mais elle se fourvoie dans des jeux de politique politicienne en se donnant le droit, ou plutôt en se pliant aux ordres du parti au pouvoir, de se pencher sur des projets de loi qui relèvent de structures législatives permanentes et non provisoires, retardant ainsi sciemment et volontairement la rédaction et l’adoption de la Constitution que tout le monde attend.

               Les élus des partis d’opposition se sont révélés incapables d’empêcher cette dérive, compte tenu de la volonté et de la détermination d’Ennahdha et de ses deux petits alliés de placer les intérêts partisans et les avantages matériels qu’accorde le pouvoir au dessus des intérêts de la Nation. La responsabilité de cette dangereuse dérive qui a mené le pays au bord du gouffre doit être assumée par les élus d’Ennahdha et tous les autres qui ont choisi de voter automatiquement avec eux.

               C’est parce que « Majlis Achchoura » est devenu « la plus haute autorité du pays » que nous avons raté probablement la dernière occasion de nous éloigner du bord du précipice. Quand M. Hamadi Jebali a tiré la conclusion qui s’impose, c’est-à-dire que le pays est dans l’impasse et qu’il faut un gouvernement de compétences pour gérer les affaires du pays et assurer la transition, il y a eu comme un soupir de soulagement quasi-général. Plus de 70% des Tunisiens étaient pour cette idée.

               Le soulagement n’a pas duré longtemps, puisque la « plus haute autorité du pays » a refusé la proposition d’Hamadi Jebali, a accepté sa démission et a imposé aux Tunisiens un nouveau chef du gouvernement, et au pays de ne pas bouger de l’impasse dans laquelle il s’est fourvoyé.

               Nombreux sont ceux qui estiment que tout ce remue-ménage provoqué par M. Jebali dans son discours du 6 février, le jour de l’assassinat du martyr Chokri Belaïd, n’était qu’une « piètre comédie » destinée à « absorber la colère » du peuple et à permettre à Ennahdha de surfer sur la vague de réprobation qui a failli l’emporter, lui permettant ainsi de reprendre l’initiative.

               Au vu des résultats, cette thèse a quelque crédibilité. Une crédibilité renforcée par le baiser de Jebali sur le front de Ghannouchi le soir de la réunion de « Majlis Achchoura » d’une part, et, d’autre part, par l’affirmation d’un cadre d’Ennahdha, Sahbi Atig en l’occurrence, qu’ « Hamadi Jebali ferait un bon candidat d’Ennahdha à la prochaine élection présidentielle ».

               Comédie ou pas, ce n’est pas la question la plus urgente qui se pose pour le peuple tunisien. Celui-ci veut savoir de toute urgence où il va, et jusqu’à quand se poursuivra cette dégradation sur tous les plans et à tous les niveaux de ses conditions de vie? Au lieu de donner des réponses à ces questions ou des signes comportant quelques lueurs d’espoir, « Majlis Achchoura », c’est-à-dire la « plus haute autorité du pays », a choisi de narguer le peuple tunisien.

               Quand le pays passe par la plus grande crise politique depuis l’Indépendance, et quand les Tunisiens attendent désespérément qu’on les tire de l’impasse et que, pour toute réponse à leurs attentes, on leur nomme comme chef de gouvernement un homme qui, depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Intérieur, n’a fait que collectionner les échecs et contribuer de manière déterminante à l’aggravation des conditions de sécurité, cela s’appelle narguer le peuple tunisien.

               Pendant les quinze ou seize mois passés à la tête du ministère de l’Intérieur, M. Ali Larayedh a été absolument incapable de donner aux Tunisiens la sensation qu’ils sont en sécurité. Certains journalistes ont été un peu vite en besogne en le qualifiant un peu trop hâtivement d’ « homme d’Etat ». Pourtant, il n’a pas cessé de confirmer jour après jour qu’il est l’homme de son parti, mettant l’immense appareil sécuritaire du pays au service d’Ennahdha plutôt qu’au service de la Nation.

               Rappelons ici, à titre d’exemple, la totale liberté et l’entière impunité dont bénéficient les groupes salafistes et les « ligues de protection de la révolution », les innombrables attaques contre les meetings politiques organisés par des partis autres qu’Ennahdha et ses alliés, la destruction de dizaines de sanctuaires et de mausolées soufis, la répression aveugle des manifestations du 9 avril et de Siliana, l’extraordinaire passivité face aux assassinats des martyrs Lotfi Naqdh et Chokri Belaïd, et la liste des échecs patents de M. Larayedh est longue.

               Partis politiques et citoyens posent une question légitime: comment un homme qui n’a pas réussi à mettre le principal et le plus important ministère du pays au service de la Nation tout entière, qui a échoué à répondre aux besoins élémentaires de sécurité des citoyens, en un mot qui a échoué à diriger le ministère de l’Intérieur, comment cet homme peut-il diriger un gouvernement et aider le pays à sortir de la grave crise qu’il traverse?

               Sans jouer les Cassandre, on ne prend pas de risques énormes en prédisant que cette crise a toutes les chances, si l’on peut dire, de s’aggraver. Compte tenu de la détermination d’Ennahdha de continuer dans sa politique de fuite en avant, compte tenu aussi de son attachement suspect au ministère de l’Intérieur, on va se retrouver dans la même situation d’avant l’assassinat de Chokri Belaïd. Tout cela parce que l’Assemblée constituante que nous avons élue, s’est laissé confisquer ses pouvoirs et sa légitimité par une instance partisane qui se soucie comme d’une guigne des intérêts supérieurs de la Nation.

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