Sens des responsabilités

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un jeune chômeur contraint à une condition de marchand ambulant, s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid. Cette mort tragique est le fait déclencheur du soulèvement du peuple tunisien, qui a suscité à son tour une puissante onde de choc dans l’ensemble du monde arabe. Près de 3 ans plus tard, un autre « évènement » – au sens philosophique du terme – a provoqué une nouvelle onde de choc.

Malgré des circonstances différentes, ces deux morts se font écho. Après le suicide de Mohamed Bouazizi, l’assassinat de Chokri Belaïd revêt aussi une signification sacrificielle et une portée symbolique: le défunt se savait en danger à cause de ses idées, mais n’a pas voulu céder à la peur. Tel est l’acquis fondamental du « réveil arabe »: à travers une liberté/souveraineté recouvrée, le peuple a vaincu sa peur de la violence répressive.

On ne saurait ignorer les liens étroits qu’entretiennent violence et politique, violence et démocratie: sans remonter à la démocratie athénienne, l’histoire contemporaine des Etats-Unis et de l’Europe rappelle combien la démocratie n’est pas l’espace sociopolitique pacifié tant idéalisé. Il n’empêche, le passage à l’acte marque un tournant dans la « Tunisie post-Ben Ali ». Il souligne l’incapacité de la coalition (islamiste/centre gauche) au pouvoir de stabiliser un pays aux prises avec une insécurité croissante et une crise économique et sociale aigue. Une incompétence technique et une défaillance politique qui affectent la légitimité des institutions en place et mettent en péril la transition démocratique.

L’assassinat politique de Chokri Belaid est un acte de rupture matérialisant une césure nationale qui va au-delà de la dichotomie commode mais superficielle entre « islamistes » et « laïcs ». Cette violence politique constitue une donnée nouvelle en Tunisie et le risque est grand de voir celle-ci tuer dans l’œuf cette transition Cette violence politique constitue une donnée nouvelle en Tunisie et le risque est grand de voir celle-ci tuer dans l’œuf cette transition (…) En atteste la double initiative du Premier ministre démissionnaire Hamadi Jebali. Dans une ultime quête de consensus national, il a proposé de constituer un gouvernement formé de « technocrates apolitiques » et d’ « hommes politiques indépendants ». Une initiative certes tardive, mais salutaire. Une initiative qui a reçu une fin de non-recevoir de la part de son propre parti, dont il est pourtant le secrétaire général… En ce sens, cette dernière séquence de la transition politique en Tunisie est significative de l’état réel de l’islamisme politique: derrière la façade monolithique d’Ennahda, les fissures et autres divisions se multiplient et ne cessent de s’amplifier sous le poids de l’exercice du pouvoir.

En Tunisie, comme en Egypte et au Maroc, l’expérience gouvernementale amène les islamistes issus des Frères musulmans à confronter leur discours au réel, à la gestion quotidienne des affaires publiques et à la responsabilité politique. Cette expérience cristallise l’opposition entre une frange « pragmatique » et un noyau dur constitué de « radicaux-dogmatiques » de sensibilité salafiste tentés par le rapport de forces… et la violence. Ces tensions internes au parti islamiste freinent la transition politique et paralysent le processus constituant.

Au-delà du destin du peuple tunisien, l’issue de cette confrontation historique au sein même de l’islamisme politique donnera le ton de cette nouvelle phase du « réveil arabe ». Le choix entre l’intérêt national et la dérive autoritaire renvoie à l’alternative actuelle entre deux voies: révolutionnaire (celle d’une République démocratique fondée sur un Etat de droit constitutionnel) ou contre-révolutionnaire (l’établissement d’un régime autoritaire fondé sur une peur ressuscitée). Le champ des possibles demeure particulièrement vaste entre ces deux perspectives antagonistes.

L’incertitude politique demeure. Le refus de Hamadi Jebali d’être reconduit à la tête du gouvernement. La balle est dans le camp d’Ennahda qui se retrouve face à ses propres atermoiements et contradictions. Le parti islamiste saura-t-il faire montre d’un quelconque sens de l’intérêt national ou restera-t-il prisonnier de son obsession du pouvoir? La question est ouverte. Le destin de la transition politique en Tunisie est en jeu.

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