Le vrai visage d’Ennahdha

                 La manifestation qui devait rassembler un million de Tunisiens n’a finalement rassemblé que 16000 personnes amenées, pour une bonne partie d’entre elles, par des bus de l’intérieur du pays. Ce chiffre crédible a été donné par le ministère de l’Intérieur, avant qu’il ne change d’avis et, pour des raisons obscures, multiplie le chiffre par quatre le portant à quelque 60.000 personnes.

                Ici, il est nécessaire de mettre les choses au point et de reproduire le calcul effectué par M. Sami Remadi, président de l’Association tunisienne pour la transparence financière. De la place du 14 janvier à la rue de Rome, il y a 640 mètres. Et quand on sait que la largeur de l’avenue Bourguiba est de 42 mètres, on aura une surface de 26.880 mètres carrés. Supposons qu’il n’y ait ni arbres ni terrasses de cafés et que toute cette aire soit noire de monde, à raison de deux personnes par mètre carré, on aura exactement 53.760 personnes. Peut-être que ce calcul, si simple, serait utile au ministère de l’Intérieur qui devrait s’en inspirer pour éviter d’être attrapé dans l’avenir en flagrant délit de mensonge.

               Pourquoi Ennahdha s’est-il cru obligé d’organiser une manifestation le samedi 16 février. Officiellement pour « défendre la légitimité », mais réellement parce que la manifestation organisée deux jours après les funérailles de Chokri Belaïd a été un échec, un bide et un fiasco, comparée à la marée humaine de plusieurs centaines de milliers de personnes qui ont accompagné le martyr à sa dernière demeure.

               Il ne fait guère de doute que les responsables d’Ennahdha ont paniqué face à l’extraordinaire affluence de Tunisiens de tous âges et de toutes catégories et dont la plupart ne connaissaient pas personnellement Chokri Belaïd. Cela ressemble à un vote grandeur nature par lequel des centaines de milliers de Tunisiens ont dit « Non » à la violence politique, conspuant Ennahdha et son président.

               La preuve irréfutable de cette panique se trouve dans cet empressement des responsables islamistes d’organiser une manifestation deux jours après les funérailles, pour montrer aux autres et surtout à eux-mêmes qu’ils peuvent mobiliser du monde et que la foule peut défiler dans la rue pour les soutenir. Pas plus de trois mille personnes ont défilé ce jour là et la manifestation, censée rassurer Ennahdha, a aggravé sa panique.

               Si la panique est mauvaise conseillère, la panique aggravée est une très mauvaise conseillère. C’est ce cheminement mental et émotionnel qui a poussé les « faucons » d’Ennahdha  à appeler à une manifestation d’ « un million ». Leur frustration doit être immense, car entre le million escompté et les 16.000 présents, la différence est immense.

               Ils ont voulu montrer leur force, ils n’ont fait qu’étaler leur faiblesse au grand jour. Une faiblesse étalée sur un double plan. Ils ont d’abord prouvé, sans le vouloir bien sûr, à ceux qui doutent encore que leur base et leur popularité se réduit comme une peau de chagrin. Et ils ont mis sur la place publique les profondes divergences qui déchirent Ennahdha depuis un certain temps et que ses chefs ont toujours niées.

               La réduction drastique de la base populaire des islamistes est visible à l’œil nu, avant même qu’on ait l’occasion de comparer le million de manifestants escomptés aux 16000 qui ont répondu présents. Depuis leur accession au pouvoir, le peuple tunisien vit un véritable calvaire: flambée sans précédent des prix, marasme sans précédent de l’économie, dégradation sans précédent de la sécurité, montée sans précédent de la violence, assassinat politique sans précédent depuis l’indépendance du pays en 1956, incapacité sans précédent de l’Etat à protéger les citoyens, risque sans précédent de voir l’Etat construit par Bourguiba se transformer en une structure défaillante et en déliquescence, danger sans précédent de voir le pays sombrer dans la guerre civile et la liste des dangers qui nous assaillent est longue…

 Comment s’étonner dès lors de voir la base populaire des islamistes se réduire comme une peau de chagrin? Comment s’étonner que malgré la logistique mise en place, la gratuité du transport des différents endroits de la République, l’extraordinaire mobilisation des responsables et leur détermination à faire défiler un million de supporters, ils n’ont pu attirer qu’un nombre dérisoire?

En revanche, on ne peut cacher son grand étonnement, quand on voit le président d’Ennahdha déclarer que son parti « ne lâchera jamais le pouvoir » et ce, en dépit des terrifiantes contre-performances susmentionnées. Et, à voir les choses de plus près encore, l’étonnement grandit quand on se rend compte que Rached Ghannouchi défend « son » pouvoir non seulement contre l’opposition, ou les laïcs, ou les « contre-révolutionnaires », mais aussi contre son compagnon de lutte, le secrétaire général du parti qu’il préside.

Même s’il ne les a pas nommés dans son discours, Rached Ghannouchi s’est clairement attaqué au secrétaire général et au vice-président d’Ennahdha, rendant ainsi publiques les profondes divergences qui minent le parti. Il est clair que le président du parti islamiste est très affecté par ce qui est considéré au sein d’Ennahdha comme « une trahison » de la part d’Hamadi Jebali et Abdelfattah Mourou. Le premier pour avoir « comploté » contre son parti en lançant son initiative de gouvernement de « compétences nationales » et le second pour avoir déclaré au magazine français « Marianne » que Rached Ghannouchi « est en train de mener le parti et le pays au désastre et qu’il doit être écarté ».

De plus en plus contesté au sein d’Ennahdha, Rached Ghannouchi dispose encore d’un large soutien au sein de son parti, preuve en est qu’il a réussi à faire avorter l’initiative d’Hamadi Jebali en rassemblant une majorité de « Majlis Achchoura » contre elle. Maintenant, que le chef du gouvernement démissionne comme il a promis de faire, ou qu’il se lance dans une autre manœuvre qui lui permettrait de sauver la face et de trouver un compromis acceptable à la fois par son parti et par l’opposition, plus rien ne sera comme avant et la troïka est morte et enterrée, surtout à la lumière des implosions en série qui continuent de déconstruire l’appendice d’Ennahdha, le CPR.

Beaucoup estiment que l’initiative avortée d’Hamadi Jebali est une « combine » montée au sein d’Ennahdha, en vue d’émousser la colère populaire déclenchée suite à l’assassinat de Chokri Belaïd. Personnellement, je ne crois pas qu’il s’agit d’une combine. Mais quels que soient les tenants et les aboutissants de cette initiative avortée, elle a eu le mérite de montrer à l’opinion publique le vrai visage d’Ennahdha, un parti divisé et affaibli par les échecs et l’usure du pouvoir, et surtout un parti qui très clairement fait passer son propre intérêt avant celui du pays tout entier.

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