Le gouvernement par les sages

Malheur à ceux qui sont sages à leurs propres yeux,

Et avisés à leur propre sens!

Confronté à la crise politique la plus dramatique de l’histoire du pays et la plus grave de sa brève existence de chef de gouvernement, tout en étant  insuffisamment armé pour y faire face, Hamadi Jebali n’arrête pas de multiplier les actions, les appels et les initiatives pour trouver des solutions en vue de sauver le pays et lui éviter l’effondrement. Le remaniement partiel qui semblait pourtant bien compromis,  s’est soudainement transformé  en un renversement du pouvoir  doublé d’un défi  contre son propre parti. Celui qui jusque-là gouvernait étroitement dans  l’ombre de son mentor, constamment  inhibé par ses ingérences,  empêché de suivre sa voie au point de finir presque par renoncer à exister politiquement, s’est découvert une vocation d’homme d’Etat. Résolu à s’affirmer pour pouvoir  agir et se  soustraire à l’hégémonie des siens, il a décidé de renouer avec une vieille pratique en installant un conseil auréolé du label flou et valorisant de sages dont l’autorité ne serait pas fondée sur l’élection, mais sur le savoir, la prudence et l’indépendance d’esprit, attributs de la sagesse antique. Mais à quoi rime cette décision qui fait déjà  l’objet de tant de controverses? Est-elle l’initiative d’un chef de gouvernement dépassé par une charge dont il ne soupçonnait nullement la densité, courant en permanence derrière les évènements sans réelle vision, acculé dans une posture d’attente et contraint de multiplier les concessions en donnant raison à tout le monde, qui d’un coup reconnait les compétences et se dissimule derrière l’autorité accordée au savoir et à l’indépendance pour gagner du temps et prendre le dessus sur ses adversaires? Le Premier ministre aurait-il fini par admettre qu’il ne détient plus la maîtrise des évènements en déléguant une part de  ses prérogatives à des personnes dépourvus des attributs de ceux qui font profession du gouvernement de la cité? Le décideur public, jusque-là fermé à tout dialogue, se fait-il plus modeste? Le protagoniste d’un sixième califat serait-il devenu par enchantement le promoteur d’une démocratie tous azimuts, un mystique du dialogue qui décide d’accorder une grande part au don de l’esprit? Ou serait-ce, plus prosaïquement, le constat de l’insuffisance du gouvernement à remplir son rôle et l’incapacité avérée des députés de l’ANC à répondre à la crise,  ayant perdu auprès de l’opinion toute autorité morale et toute raison d’être?

Réunis en ordre dispersé dans lequel le juriste côtoie le théologien, le civil le militaire, l’opportuniste, l’ambitieux, les seize  sages se voient  ainsi conviés à la table d’un premier ministre affublé du titre flambant neuf de premier Sage parmi les Sages, sans qu’on ne connaisse la raison profonde de cet attroupement autrement que par un communiqué sibyllin sur sa mission « d’évaluer la situation actuelle dans le pays et de présenter des solutions permettant de sortir de la crise actuelle ». Institution complice ou alibi? Lieu de palabres stériles et de délibérations sans suites qu’illustre bien le vieil adage de Clémenceau « pour enterrer un problème, on crée une commission »? Une adhocratie mobilisée  dans un contexte hautement instable et complexe pour aider à la résolution de problèmes que la politique ordinaire s’avère incapable de résoudre, ou pour inculquer au premier ministre comment prendre position face aux évènements prévisibles ou impondérables?  Ce Conseil, est-il un instrument de médiation entre la sensibilité collective et l’intervention des pouvoirs publics et un éclaireur de conscience en direction de la société civile  ou  simplement le lieu de méditation pour définir les choix à venir sur des questions porteuses d’enjeux cruciaux touchant à l’homme, à sa vie, à son identité? A quoi serviraient alors les assemblées élus, les ministres et conseillers, le gouvernement en somme, au point de juger nécessaire et urgent d’instituer un Conseil  des sages? Et d’abord, qu’est-ce qu’un sage? Un philosophe, un érudit, un écrivain, un gardien des valeurs sacrées du bon sens populaire qui se moque des farces du pouvoir et arbore le sourire tranquille du sceptique qui sait que les changements ne sont pas le Changement? Plus qu’un intermédiaire entre la société et les élus provisoirement disqualifiés,  le sage serait l’authentique représentant de la société dont il pourrait plus valablement traduire les aspirations. En ces temps où la folie s’est emparée du monde, où chacun est l’ennemi de chacun, où de tous côtés on exhibe les bilans catastrophiques, où l’on annonce les prédictions apocalyptiques, le sage est appelé à regarder le pays au fond des yeux et à opposer  des perspectives plus mesurées au  pessimisme forcené des politiques.

L’appel à ce mandataire au service d’un mandant fictif: opinion publique, citoyen, ou société, placé en dehors et au-dessus de la sphère politique, est fondé sur la reconnaissance d’une compétence et l’absence d’allégeance. Tout comme l’expert, le sage est d’abord sollicité au titre d’un savoir  censé l’affranchir de l’arbitraire des passions  dont l’homme doit se libérer par le moyen de la raison, pour atteindre à son but véritable: la tranquillité de l’âme. Ainsi, le sage devient indépendant du destin, de la fortune, du pouvoir car  par le juste usage de la raison  il entre en harmonie avec l’ordre du cosmos et se libère véritablement. La  distinction entre le savoir du sage et celui de l’expert, le technocrate pour reprendre un vocable décidément à la mode,  n’est pas sans évoquer celle opérée par Aristote,  s’agissant des vertus morales et intellectuelles, entre “technê” et “praxis“. Entre le savoir pratique, sagesse fondée sur la capacité d’agir auquel s’oppose la technique fondée sur la capacité de production. L’une vise à la confection d’un résultat immédiat, l’autre à l’adoption d’un comportement par la recherche du Bien commun. Expérience plutôt que science, savoir vécu plutôt qu’appris qui rend l’homme vertueux.

Revendiquant une légitimité propre, le sage s’octroie un terrain d’intervention sociale et un rôle de représentation parallèle à celui des représentants démocratiquement désignés.   C’est d’ailleurs autour de la supplantation de l’élu par  ce législateur secondaire que s’engage la polémique. Le recours à cette instance est alors perçu comme un danger pour les représentants du peuple dont on risque de mettre en cause la compétence et l’autorité.

Maintenant, s’il leur venait l’envie  de  prodiguer des conseils au prince qui nous gouverne, que  nos sages  veuillent bien lui rappeler qu’un dirigeant doit être capable et compétent, car nous irions à notre perte, si celui qui tient la barre de notre destinée hésite sur la route à suivre. Que la ruine d’un pays survient lorsque le prince n’accepte pas les remontrances, l’Etat manque d’hommes instruits et les juges sont corrompus. Que   le prince est responsable du bien-être de ses sujets, et que s’il n’était pas capable de la leur assurer, nul n’aurait plus confiance en lui et les gens ne voudraient plus de lui. Car la mission des Princes est de garantir l’ordre — naturel et spirituel — la salubrité publique et surtout le bien-être du peuple. Mais pour être entendu et produire  un effet bénéfique, il faut que  les auteurs de ces propos   soit eux-mêmes  intègres, irréprochables, pleins d’autorité morale et compétents. Or, rien n’indique que les membres de ce conseil, clairement misogynes pour commencer, soient à la hauteur des attentes et des exigences et par conséquent en mesure de  prodiguer des conseils.  En attendant qu’ils  fassent  la preuve en profondeur de leur réflexion et de leur statut d’authentiques représentants de la société, leur volonté ne dépassera pas le niveau  d’un comité de quartier ou d’une bande de vieux saltimbanques de fortune.

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