La Tunisie, terre de mission et de démission

La démocratie n’est donc pas toujours celle que l’on croit. Avec la gabegie ambiante qui persiste depuis un an, les grèves, les délocalisations, la fuite des capitaux, la désobéissance civile, l’insécurité, le chômage, la permanence des inégalités,  la rémunération abusive des élus, et maintenant l’assassinat politique, elle se découvre incapable de tenir  ses propres engagements immédiats. Cela survient lorsque les  gouvernements à l’œuvre sont sans inspiration et inefficients.  La volonté d’agir pour le bien de tous, autrement dit gouverner,  procède d’une alchimie complexe qui consiste essentiellement à savoir  transformer le pouvoir que l’on détient par les urnes en une politique, c’est-à-dire en cette capacité d’organiser et de veiller au développement  d’un groupement humain. Nourrir,  vêtir, protéger, scolariser et soigner ;  assurer la concorde de la nation et le bien-être général dans le respect de la justice et de la liberté,  ont toujours été en démocratie le propre du politique  et le devoir d’Etat ne déroge nullement en cela aux règles simples qui  président à la comptabilité et à l’administration familiale. Il arrive un moment où un gouvernement, quel qu’il soit,   confronté à une crise sociale, politique et morale aigüe,  devrait assumer  courageusement ses choix,  admettre qu’il ne possède pas la pleine maîtrise des événements et  reconnaître son incapacité à diriger pleinement et honorablement le pays. Il  arrive un moment où il n’est plus possible d’imputer la responsabilité de l’échec  à ses prédécesseurs et de continuer à  voir dans la main invisible de leurs inconsolables suppôts la source de ses propres déboires. La gestion des besoins politiques d’une nation  ne s’improvise pas et le Premier ministre, enfin déterminé à démissionner les membres de son gouvernement,  l’a  appris à  ses dépens  après s’être trop longtemps désintéressé du sort du pays.

Parce qu’ils ne se reconnaissent nullement dans l’alternative démocratique, les islamistes, une fois au pouvoir, ne se sentaient plus dans l’obligation d’en respecter les mécanismes par lesquels les citoyens peuvent empêcher la puissance politique d’être trop forte, protéger leurs droits et leur  liberté, comme elle le leur permet, au travers des élections et de choisir d’autres représentants le moment venu.  Fiers  jusqu’à l’arrogance de leur puissance,  même si celle-ci demeure toute relative,  ils ont  rejeté tous ceux qui n’étaient pas de leur bord, proclamant  triomphalement en parlant du bilan de leur toute brève et déjà bien compromise expérience gouvernementale, que le pays n’a jamais connu un meilleur et plus fort gouvernement de toute son histoire politique. Sourds  à tout avertissement, indifférents aux critiques, imbus de leur sentiment de supériorité, ils n’ont jamais cessé de manipuler cette algèbre manichéenne qui sépare d’un  côté les bons qui sont sûrs d’avoir raison socialement, religieusement, politiquement et, de l’autre, les mauvais, ceux qui croit-on ne leur ressemblent pas, peut-être parce ils sont la mauvaise image d’eux-mêmes: juges, avocats, journalistes, ouvriers, artistes et intellectuels. Amis  et obligés du pouvoir se  voient alors offrir des  postes clés, souvent pas trop harassants et très bien payés dans un contexte de crise et de chasse aux déficits publics. Assemblées,  ministères, institutions et entreprises publiques  où le pouvoir a  logé ses obligés, reclassé ses recalés et récompensé aux frais du contribuable les services rendus par ceux qui militent en son sein, sont devenus des coquilles creuses qui engloutissent chaque mois des dizaines de millions de dinars. En plaçant leurs partisans à des fonctions stratégiques et en investissant progressivement les rouages de l’administration  pour s’en servir le moment venu, les islamistes avaient  saisi le pouvoir par le mauvais bout. Ignorant la leçon du 14 janvier, ils se sont  fait à l’idée de  pouvoir reconstituer une nouvelle dictature et, en voulant imposer leur idéologie, y compris par la force, ils  ont sous-estimé la résistance de la société et n’ont réussi qu’à  aggraver la crise qu’ils étaient censé atténuer.  La mort de Chokri Belaid et la formidable réaction des Tunisiens plus que jamais  réfractaires à la violence organisée, a rappelé aux islamistes que leur victoire aux urnes ne s’est pas encore traduite par un réel pouvoir sur la société tunisienne et que l’exercice de l’autorité au jour le jour ne saurait tenir lieu d’argument pour prétendre diriger un pays.  L’absence de visibilité, l’improvisation, les hésitations, les reculades, en somme l’inaptitude à agir et à trancher pour juguler la crise financière et asseoir la sécurité,  ont ainsi fait de la Tunisie  qui n’arrête pas de négocier  les aides financières, les prêts et  l’assistance économique,  une terre de mission pour le FMI et la Banque Mondiale venus  au chevet d’un pays déjà fortement endetté et sans perspective de développement. Leur activisme n’est que l’expression  de leur crainte de voir le pays sombrer dans l’anarchie au moment où l’économie mondiale tourne au ralenti. Mais un bailleur de fonds, si compatissant soit-il, exige en contrepartie  des  réformes économiques et  financière  douloureuses   et des mesures politiques urgentes qui ne manqueront pas de rencontrer  une forte résistance et de soulever une nouvelle vague d’instabilité que le pays n’est plus en mesure d’endurer.

La Tunisie est devenue aussi une terre de mission pour  les prédicateurs venus redémarrer une nouvelle carrière, apologistes primaires de la violence,  qui  aspirent à sauver l’Islam des mœurs dissolues de Tunisiens et se livrent librement et impunément à des tournées marathons pour prêcher un discours de haine et de violence. Le pays est devenu ainsi  une nouvelle terre  de conquête  propice à l’exercice de leurs talents de tribuns à l’adresse d’une jeunesse condamnée au désœuvrement,  au chômage et à la frustration, partagée entre le circuit de l’informel, la petite délinquance et la fréquentation des mosquées. Le  premier ministre  se retrouve  aujourd’hui à la croisée des chemins avec un bilan qui a pour effet de mener à la paralysie des fonctions fondamentales de l’État. Celui qui incarnait jusque-là l’impuissance  se retrouve dans l’obligation d’agir quitte à mécontenter, à commencer par  les dirigeants de son propre parti.  Preuve  que la nature humaine n’est pas désespérément mauvaise. Résolu  d’en finir avec  une politique bâtie sur l’à peu près qui a conduit le pays dans un tunnel sans issue dont les effets  se font sentir pleinement,  il a appelé à un gouvernement de compétences  au grand dam des planqués de la République qui ne pouvaient se résoudre à quitter une fonction  à la fois lucrative et sans obligation de résultats.  Souhaitons bon courage en tous cas à ceux qui restent, ou qui débarquent,  car le pire est peut-être à venir.

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