Violence politique versus démocratie ?

L’assassinat de feu Chokri Belaïd marque sans nul doute un tournant dans la « Tunisie post-Ben Ali ». Outre la dimension nationale de ce drame, cet évènement tragique fait écho à une réalité universelle. Il rappelle en effet combien la violence et la politique ont une histoire commune.

 La violence a longtemps été perçue comme un échec du politique et/ou comme contraire à la chose politique. Pourtant, au-delà de ses expressions extrêmes (guerre, révolution, soulèvement), ses manifestations plus banales (affrontements, obstructions, services d’ordre, charges) représentent des éléments marquants et récurrents de la vie politique. La violence politique est d’abord de l’ordre de l’oralité et du déclaratoire : violence des mots à travers des discours haineux ou belliqueux allant jusqu’à l’appel au meurtre…

Cette violence des déclarations et des textes est liée à un contexte. Or les périodes de transition sont propices aux actes de violence politique. La question de la violence est au cœur du processus de mutation d’un État autoritaire, fondé sur la répression, en un État démocratique garant des droits individuels et des libertés publiques. Ainsi, dans le cas d’un pays – comme la Tunisie – qui traverse une période d’instabilité et de transition historique, le passage de la menace verbale à l’agression physique demeure malheureusement une hypothèse réaliste. La violence présente réactive alors des peurs liées à une violence passée. La mémoire collective nourrit ainsi la défiance du peuple tunisien à l’endroit de sa propre police nationale…

La démocratie est perçue comme un espace sociopolitique pacifié, échappant à toute forme de violence physique. Cette idée reçue – suivant laquelle la démocratie est par définition protégée des maux de la violence – repose sur deux raisons : d’une part, le monopole de la violence légitime par l’État est encadré ; d’autre part, la souveraineté populaire n’a plus besoin de la force pour s’exprimer puisqu’elle dispose désormais du bulletin de vote symbole d’un jeu politique par essence pacifique. Pourtant, la démocratie elle-même n’échappe pas aux phénomènes de violence. Loin s’en faut. L’histoire des démocraties américaines et européennes (Italie, Allemagne, France dans les années 60-70) est marquée d’assassinats et d’attentats politiques. En dépit de l’alternance politique, l’opposition parlementaire ou extraparlementaire peut revêtir une forme radicale à travers la mise en cause de la forme de l’État, de la nature du régime, des institutions (antiparlementarisme), voire des principes, valeurs, libertés et droits fondamentaux consacrés par la Constitution. Sur le principe, la contestation radicale et les partis révolutionnaires sont concevables par la démocratie libérale (voir en ce sens, l’arrêt rendu par la Cour européenne des droits de l’Homme, le 31 juillet 2001, dans l’affaire « Refah Partisi et al. contre Turquie ». Pour autant, la violence politique reste encadrée par les règles de l’Etat de droit. La limite légale semble se situer dans les moyens employés pour exprimer cette opposition. Le critère qui paraît décisif en la matière tient au recours à la violence, y compris en tenant compte du degré de radicalité politique de l’entité concernée. Ainsi, en cas de menace idéologique, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ne condamne pas systématiquement les décisions de dissolution de partis politiques. La Cour considère, par exemple, qu’un parti politique dont les responsables incitent à recourir à la violence ou qui propose un projet ne respectant pas les règles de la démocratie ne peut recourir à la protection de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH, 30 juin 2009, Herri Batasuna et Batasuna c. Espagne, Req. n° 25803 / 04). La CEDH a ainsi jugé que le Tribunal suprême espagnol n’avait pas violé la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales en prononçant la dissolution du parti indépendantiste basque Batasuna, dans la mesure où cette décision « répondait à une nécessité sociale impérieuse ».

Avec l’assassinat politique de Chokri Belaïd, le seuil de l’interdit a été franchi et l’esprit de la révolution démocratique a été violé. Dans l’attente de l’identification des auteurs de ce crime, ce sont les responsables politiques qui sont convoqués par l’histoire. C’est le destin de la Révolution tunisienne qui est en jeu. Cet évènement tragique vient démontrer – définitivement ? – l’incapacité du gouvernement en place à garantir la sécurité et l’ordre public – droits fondamentaux de tout individu  – qui relèvent pourtant des missions premières de tout Etat digne de ce nom. Cette défaillance politique affecte un peu plus la légitimité des institutions de la transition. En ce sens, l’initiative du premier ministre et sa proposition de constituer un gouvernement de technocrates apolitique est une réponse a minima, mais salutaire. Le rejet de cette solution raisonnable par son propre parti atteste des divisions internes qui rongent Ennahda, mais démontre aussi l’incapacité de cette formation à se transcender au-delà des querelles politiciennes et de s’inscrire dans une logique d’unité nationale. Le peuple jugera en son âme et conscience.

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