La jeunesse tunisienne orpheline d’un camarade fougueux et patriote

Huit heures passées de quelques minutes. La vitre de la voiture noire vole en éclat. La tête et le cou de Chokri Belaid assis au coté du chauffeur, sur le siège droit du véhicule, sont criblés de balles. L’assassin, un jeune homme coiffé d’une casquette, s’enfuit sur une mobylette qui l’attend au coin de la rue.

L’émotion provoquée par l’assassinat du leader est considérable. Ce 6 février, à dix heures, des milliers de Tunisiens sont déjà amassés à l’avenue Habib Bourguiba. Des citoyens de tous les coins de la capitale sont venus spontanément exprimer leur colère face à cet « odieux attentat ».

La jeunesse du Mouvement des Patriotes Démocrates, orpheline de son père, est dépassée par l’ampleur du drame. Les étudiants de l’UGET (l’Union générale des étudiants tunisiens), qui sont d’habitude, d’ardents manifestants, sont pour la plupart, silencieux, les visages tirés par la tristesse. Le martyr  fut en effet l’un des leaders mythiques de l’organisation estudiantine durant les années 1980 et pour plusieurs militants du Front Populaire, il fut une idole, un père, un Che  invincible et un révolutionnaire éternel.

Av-bouguiba

Les amis du Camarade Chokri sont là, tous en larmes. Quelques uns de ses collègues avocats s’effondrent. La foule est furieuse. La colère torrentielle a pour cible le gouvernement, le parti du mouvement Ennahdha et Rached Ghannouchi. Ardent opposant à la Troika, le camarade Chokri ne ménageait pas ses virulentes critiques au gouvernement qu’il jugeait laxiste, voire conspirateur, face à l’irruption de la violence politique.

Ainsi, parce que Chokri Belaid symbolise à lui seul le Front populaire, la mouvance progressiste et l’opposition, il sera parmi les hommes les plus diffamés de Tunisie. Ses détracteurs, principalement les jeunes militants d’Ennahdha, le taxaient de « mécréant » et de « stalinien ». Ali Laarayedh, ministre de l’Intérieur nahdhaoui, le rendait explicitement responsable de toutes les instabilités du pays. La presse de droite et les pages communautaires pro gouvernement n’hésitaient pas à l’injurier quand elles n’appelaient tout simplement à le liquider. Les salafistes, trop gênés par sa farouche opposition à la vague affluente des prédicateurs wahabites « rétrogrades », ont appelé à son meurtre. Les ligues de la protection de la révolution qu’il estimait « les milices d’Ennahdha » et ses  « factions de terreur », le considéraient comme l’ennemi numéro un de la révolution. Lui, qui, sans faille, ni répit, n’arrêtait de clamer haut et fort, la trinité divine de la révolution « Emploi, Liberté et Dignité nationale ». Lui, qui rappelait la détresse des pauvres et des opprimés dans tous les meetings politiques, sur les places publiques, les plateaux télévisés et surtout à l’avenue Habib Bourguiba. L’avenue, qu’il a parcourue, pour la dernière fois, le jour de sa mort.

Av-bourguiba2

Quinze heures, la foule attristée aux abords de l’avenue emblématique de la Tunisie attend le cortège funèbre. L’ambulance lugubre arrive, peine à traverser la foule. Chokri Belaid y dort. Inerte, froid, il entend les sanglots de ceux qui l’aiment, les youyous des femmes mêlés au chant de l’hymne national, puis … les tirs des policiers. Du gaz lacrymogène pour encens, a-t-on donc décidé. La foule reste compacte et le jeune chauffeur ambulancier, avance, le visage triste et accablé. L’ambulance ornée de la bannière tunisienne et de bouquets de roses, bifurque avenue de Paris, puis se dirige vers l’hôpital Charles Nicolle. Devant se dépêcher pour l’autopsie, Chokri Belaid, laisse derrière lui, des milliers de jeunes indignés. Plus de deux heures d’affrontements les opposent aux policiers.

Dix-sept heures trente. Le jour tombe sur Tunis. La foule est dispersée. Les policiers commencent à retourner au district du ministère de l’Intérieur. Les centaines d’oiseaux habitant les arbres de l’avenue, surgissent. Des gazouillements morbides et stridents annoncent la nuit. Une pluie fine commence à dégouliner sur l’asphalte.

 

 

 

1 COMMENTAIRE

Laisser un commentaire