De l’assassinat politique

La brutalité de l’onde de choc provoquée par l’assassinat de Chokri Belaid a été accrue par la surprise et par son caractère de tragédie. Tragique est la mort de tout homme actif et passionné, patriote et défenseur des libertés dont l’existence a été soudainement et prématurément tranchée par cette force aveugle qui peut prendre le nom de destin, sauf que cette fois elle n’est pas prédéfinie par une instance immanente aux hommes, mais décidée et préméditée par la haine inexorable des partisans du chaos.

Cette tragédie jaillit dans le politique et hors de la politique pour concerner notre affectivité et notre humanité. Elle est une tragédie supra-politique, par la secousse sismique ressentie dans l’ensemble du territoire et au-delà. Elle est aussi une tragédie infra-politique qui nous plonge dans les enfers du radicalisme et de l’intolérance. Elle est enfin une tragédie qui affecte le cours de la politique nationale jusqu’au sort même du pays.

Un vent de panique traverse actuellement la communauté nationale dans un pays déjà si mal gouverné, privé de toute direction, pareil à un navire déboussolé qui pourrait entraîner toute l’escadre humaine au naufrage. Ni le retour en toute hâte d’un président fantomatique et si peu utile, ni les témoignages d’affliction du chef du gouvernement, ni le bal des hypocrites pompiers-pyromanes ne dissiperont l’inquiétude d’une opinion fragilisée par deux années de turpitudes et qui sent planer subitement la menace réelle de la catastrophe nationale.

Depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir, la violence politique est devenue un thème problématique et l’attentat contre Chokri Belaid joue aujourd’hui le rôle de révélateur de la nature de la société et du pouvoir installé depuis octobre 2011. Cet évènement fait éclater les tensions et les ruptures et porte au grand jour les faiblesses des structures politiques dépourvues de compétence pour conjurer la crise et de volonté pour lutter contre la violence. Il est l’aboutissement de la défaillance progressive de l’Etat et de ses institutions administratives et répressive.

Dans ce contexte, un homme politique réputé d’extrême gauche, de plus en plus en opposition avec le mode de gouvernement du  régime et le parti qui le soutient, qui n’hésite pas à en dénoncer l’orientation et les déviations  accusant  ses dirigeants d’intimider l’opposition démocratique en manipulant des groupuscules prétendument protecteurs de la révolution, interpellant nommément les vrais responsables, est assassiné par balles devant son domicile par deux jeunes  tireurs venus à moto. Victime expiatoire et cible explicite tuée pour l’exemple par un contrat exécuté dans la pure tradition politico-mafieuse.

Un Etat est garant de la paix civile et de la prospérité économique, sa responsabilité est de garantir la liberté individuelle et d’expression, d’assurer la sécurité des personnes et des biens, de rendre la justice dans le respect des lois en vigueur et de maintenir les infrastructures et les activités stratégiques. Sur tous ces registres le gouvernement a failli: les libertés sont menacées, la presse est traquée, les décisions de justice ne sont plus exécutées, la sécurité des personnes n’est plus assurée,  parce que l’Etat a renoncé à intervenir et à imposer sa loi. Des milices, salafistes ou LPR, ou les deux à la fois, auto-proclamées gardiennes de la révolution, s’érigent en police politique, se substituent  à la justice, sont formées et financées par le parti du pouvoir pour  lui servir de bras séculiers, intimident toute opposition politique, menacent et aujourd’hui tuent. Le passage à l’acte n’a alors que l’apparence de la soudaineté. Le crime perpétré contre Chokri Belaid n’est dans ces conditions qu’une longue patience, le résultat d’un morne conditionnement quotidien des criminels.

On  est ainsi effarés de voir le pays tomber en morceaux. Le football, hier seul exutoire de la violence locale, est désormais remplacé par les joutes des prédicateurs du Golfe et des prêches du vendredi dont l’argumentaire principal prend appui sur la question des mœurs, qui semble à son tour se réduire à celle de la femme, figure centrale et menaçante de l’imaginaire masculin. Le gouvernement et le peuple ne communiquent plus que par l’émeute au moment même où dans les bouches de ses dirigeants on se gargarise de liberté, de prospérité et de démocratie. Toute une fraction de la jeunesse désenchantée, encouragée par les idéologues du régime, trouve dans la geste talibane les ressources pour redonner un sens au combat des anciens, tout en exaltant le discours de la foi. Les plus exaltés en viennent à brûler le drapeau national et raser les tombes des saints, signalant par là le défi qui est assigné à leur foi.

Le jihad est proclamé au sommet de l’Etat comme reconstituant le lien entre religion et révolution. Après le crime, comment rétablir  la paix? Par le pardon à ceux qui sont toujours à la tête de l’Etat, responsables de ses malheurs, qui répéteront à l’envie que la mort de Chokri Belaid a suscité une vive émotion, qu’une instruction est ouverte, que des enquêtes sont en cours, que des témoignages sont récoltés et des appels à témoins lancés,  que le gouvernement est déterminé à appréhender les auteurs de ce meurtre abject et qu’il a toute sa confiance en la justice. Des dizaines de résolutions seraient alors prises, des pistes suivies, des programmes échafaudés pour mettre fin à la violence et des engagements seraient pris pour sauver la révolution jusqu’au prochain drame.  Mais l’exigence de vérité et de justice finira par se briser  sur la réalité politique et le dernier mot appartiendra alors à la vengeance et d’autres meurtres en seront la suite logique. Une conclusion s’impose d’elle-même: si le 14 janvier a été retenu comme la journée qui a fait la révolution, le 6 février sera, si rien n’est  fait, la journée qui aurait  réussi à la défaire.   

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