Immaturité

            On a le vertige à vouloir trouver le vrai centre du pouvoir en Tunisie. Ce n’est pas très évident de pouvoir identifier du premier coup d’œil les vrais décideurs de ce pays. Sont-ils ceux choisis par le peuple pour mener à bien cette période transitoire, ou sont-ils ceux qui, bien que tapis dans l’ombre et sans la moindre fonction officielle, tirent les ficelles et accaparent tous les pouvoirs?

               Avant le 14 janvier 2011, le seul avantage qu’on avait était celui de la clarté. On vivait en dictature et tout le monde connaissait le dictateur. Il était là en chair et en os, envahissant, arrogant et ne déléguait rien, ne serait-ce qu’une infime parcelle, des immenses pouvoirs qu’il a pu concentrer entre ses mains sur près d’un quart de siècle.

               Après le 23 octobre 2011, on pensait naïvement avoir résolu le problème du pouvoir. On croyait qu’avec l’élection de représentants, réellement légitimes cette fois, nous avions rompu une bonne fois pour toute avec la dictature. Mais plus le temps passe, plus on se rend compte que la dictature a la peau dure et qu’il ne suffit pas de chasser un dictateur pour immuniser le pays contre l’autoritarisme et l’abus du pouvoir.

               Il y a un consensus général dans ce pays que le seul et unique acquis que la révolution a donné aux Tunisiens est la liberté d’expression. C’est un acquis encore fragile et en butte à des tentatives sérieuses de confiscation, mais il résiste et les journalistes, les associations, les partis de l’opposition et la société civile en général ne sont pas prêts à revenir en arrière.

            La liberté d’expression ne peut pas à elle seule garantir la démocratie ni la protéger contre le retour en force des pratiques dictatoriales. L’indépendance de la justice est tout aussi importante pour la démocratie, mais on l’attend toujours. Les juges qui la réclament depuis deux ans ont arboré le ruban rouge le lundi 4 février, comme la première action d’une série d’autres qui pourraient mener à la grève.

               Et ici on revient au feuilleton tragi-comique et interminable du remaniement ministériel et dont la principale raison de l’échec est l’attachement pathologique du parti islamiste aux ministères de souveraineté, dont le ministère de la justice. Pourquoi dans cette période transitoire Ennahdha refuse-t-elle de toutes ses forces de donner la responsabilité de ces ministères à des personnalités indépendantes ?

               Après presque un an et demi de pouvoir islamiste, (Ettakattol et le CPR étant de simples figurants), une bonne partie du peuple tunisien a fini par se convaincre qu’au niveau des responsables étatiques, il n’y a ni bonne volonté pour mener à bon port la transition démocratique tunisienne, ni bonne foi dans le respect des engagements préélectoraux et qui s’avèrent en totale contradiction avec la pratique postélectorale du parti islamiste.

               Dans la gestion du département de la justice par le parti au pouvoir, il y a mille et une preuves concrètes de sa volonté de maintenir intact, à l’instar de ce qui se pratiquait sous la dictature de Ben Ali, l’état de subordination de la justice au pouvoir exécutif. Parmi les juges et les avocats, de plus en plus nombreuses sont les voix qui s’élèvent et les frustrations qui s’expriment pour dénoncer « l’état désastreux » du fonctionnement de la justice qui se trouve dans un état « pire » que celui d’avant le 14 janvier 2011.

               Vu l’échec patent et généralisé dans sa gestion des affaires du pays et compte tenu de son impopularité qui se développe de jour en jour, Ennahdha s’attache de toutes ses forces aux ministères de l’Intérieur et de la Justice à la manière d’un noyé qui colle frénétiquement à sa bouée de sauvetage. Avec ces deux ministères clés sous sa domination, le parti islamiste a largement démontré sa volonté d’instrumentalisation des forces de l’ordre et du ministère public dans des calculs purement partisans, n’ayant rien avoir avec l’intérêt national.

                 Tout le monde sait que ce qui est appelé aujourd’hui « les ligues de protection de la révolution », sont des milices au service du parti au pouvoir qui s’attaquent systématiquement à tous ceux, partis, personnes ou organisations, considérés à tort ou à raison comme ennemis d’Ennahdha. Or la liberté d’action de ces milices nécessite l’impunité et l’impunité ne peut leur être garantie que dans le cadre de ministères de l’Intérieur et de la Justice dirigés par des hommes du parti, comme le sont MM. Ali Larayedh et Noureddine Bhiri.

                   N’est-il pas extraordinaire qu’aucune force de l’ordre n’a eu la moindre confrontation avec ces milices et aucune inculpation (à l’exception de l’affaire de Tataouine où il y a eu mort d’homme) n’a été prononcée contre ses membres en dépit des innombrables exactions? Non, en fait cela n’a rien d’extraordinaire, c’est dans la logique du programme global d’Ennahdha. Si le chef de ce parti a reconnu que « l’armée et les forces de sécurité ne sont pas encore sûres » et cherche de toute évidence à les rendre « sûres », il n’est donc guère étonnant qu’il défende bec et ongles la mainmise du parti islamiste sur la justice, considérée par tout le monde comme un secteur « sous contrôle ».

               N’oublions pas qu’Ennahdha a un programme politico-religieux qu’elle cherche depuis sa création à concrétiser dans ce pays, peu importent les moyens qui devraient la mener au pouvoir. Ses chefs qui aujourd’hui dirigent ce pays n’avaient-ils pas tenté une prise violente du pouvoir programmée pour le dimanche 8 novembre 1987? N’avaient-ils pas infiltré l’armée dans le but de renverser violemment Bourguiba afin d’appliquer leur programme politico-religieux? Si Ben Ali ne les avait pas devancés de 24 heures, Dieu sait l’ampleur des troubles politiques et des dégâts économiques et sociaux qui s’en seraient suivis.

                Alors la question centrale qui se pose est que si par un concours extraordinaire de circonstances Ennahdha détient aujourd’hui un pouvoir qu’elle voulait atteindre par tous les moyens, serait-elle suffisamment mûre pour le lâcher sans provoquer de troubles dans le pays, si le prochain verdict des urnes était en sa défaveur? Peut-être est-il un peu prématuré de poser une telle question, car nul ne sait encore si Ennahdha sera en mesure d’organiser dans des délais raisonnables des élections avec un niveau de transparence acceptable. Ce qui n’est pas du tout évident quand on sait que plus de deux ans après la révolution, nous n’avons ni Constitution, ni loi électorale, ni instance supérieure indépendante pour organiser ces élections, sans parler de la pagaille persistante dans les domaines de la presse, de l’audio-visuel et de la justice.

            Avec tous ces problèmes sur les bras, il nous faut en plus chercher où se trouve le pouvoir. Théoriquement, l’Assemblée constituante, unique instance élue et donc légitime, est la seule détentrice du pouvoir. La réalité est différente. Le pouvoir exécutif n’a pas perdu trop de temps pour dépouiller cette Assemblée de toutes ses prérogatives pour la transformer en une simple chambre d’enregistrement, ce qui est probablement une première dans l’histoire des Assemblées constituantes dans le monde.

             Mais les choses se sont révélées plus compliquées encore. Les manœuvres et les développements dramatiques subis par la scène politique tunisienne dans le cadre du feuilleton grotesque du remaniement ont fait découvrir à beaucoup de Tunisiens incrédules que la réalité du pouvoir ne se trouve pas entre les mains de l’Assemblée constituante qu’ils ont élue le 23 octobre 2011, mais entre celles du Conseil de la Choura du parti islamiste.

            Comment un parti disposant de 89 représentants sur 217 a-t-il pu faire main basse sur le pouvoir? Ici une responsabilité historique sera assumée par les deux autres partis de la coalition, le CPR et Ettakattol. Mais ces deux partis, divisés, désertés et humiliés par la quantité faramineuse de couleuvres avalées, n’ont ni le temps ni l’envie de se soucier des jugements de l’histoire. Ils ne sont plus que deux structures ossifiées auxquelles s’accrochent désespérément leurs chefs non pas pour servir ce pays, une tâche visiblement très au dessus de leurs moyens, mais pour les mettre au service d’une ambition maladive qui consiste pour l’un à renouveler son bail au Palais de Carthage, et pour l’autre d’y habiter ne serait-ce qu’une petite fois dans sa vie.

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