Difficile remaniement

Jamais remaniement ministériel n’aura posé autant de problèmes et soulevé autant d’interrogations. Les termes de l’équation sont si multiples, complexes et même contradictoires qu’on en voit mal l’issue. L’enchevêtrement  des motivations annoncées ou inavouées, dont on ne perçoit que les plus apparentes d’entre elles, ajoute à la confusion. Sans doute n’a-t-on pas tout dit sur les raisons de ce remaniement aux enjeux politiques indéniables.

On n’imagine mal qu’il ne soit inspiré, au départ tout au moins, par des considérations électoralistes. Celles-ci ne sont jamais absentes dans les joutes politiques à la veille ou en prévision d’échéances électorales décisives. On ne peut pas reprocher aux politiques- sinon à la classe politique- dans un système ouvert, marqué jusqu’à l’excès par une atomisation des formations politiques, d’être ce qu’ils sont, c’est à dire dans leur rôle, cultivant l’art  du non –dit. Aucun politique digne de ce nom ne s’avise à livrer le fond de sa pensée de crainte de brûler ses propres vaisseaux.

La transparence, tout comme d’ailleurs l’humilité, n’est pas la chose la mieux partagée par les politiques en campagne qui savent qu’ils ne sortent de l’ambiguïté   qu’à leurs propres dépens.

On se perd en conjectures, on n’arrive pas à démêler les fils de l’écheveau. Plus on tarde à annoncer le remaniement sur lequel toute la classe politique s’accorde, plus il devient difficile de trouver un quelconque consensus. Aujourd’hui,  c’est mission improbable car  l’équation s’est terriblement chargée d’inconnus.

Le chef du gouvernement, qui en a la charge, fait face au théorème de l’impossibilité. Sauf à procéder à de simples ajustements, à une sorte de jeu de chaises musicales, ce qui revient à détourner ce remaniement tant annoncé de sa vocation originelle. Ce qui n’exclut pas du reste l’ouverture du gouvernement sur des formations politiques marginales ou des personnalités indépendantes à l’avenir politique incertain.

Ce scénario a pour lui sa propre cohérence ; il cherche à stimuler l’action gouvernementale même s’il ne s’agit que d’une solution de repli aux ambitions politiques largement atténuées. Ce  serait une ouverture en trompe-l’œil, car elle conforterait l’idée qu’Ennahdha, qui tient les rênes du pouvoir, n’entend rien céder de ses domaines réservés qu’elle défend bec et ongles des attaques et des convoitises de ses propres alliés politiques. Les ministères de la Justice, de l’Intérieur et des Affaires étrangères ne font pas partie des lots pouvant faire l’objet de négociations politiques. En d’autres temps et en d’autres circonstances, une telle attitude aurait pu avoir un sens. Sauf  qu’aujourd’hui le bilan d’ensemble ne plaide pas  en faveur du statu quo, du moins à ce niveau et à cette échelle. Celles ou ceux qui s’y résoudraient en intégrant le prochain gouvernement seront perçus, dans ces conditions, comme des ministres à responsabilité limitée.

On comprend que les formations politiques qui comptent sur l’échiquier national ne se bousculent pas au portillon. De crainte de prendre le risque d’être disqualifiées ou discréditées demain à cause de leur proximité d’une troïka aux résultats peu reluisants. La Troïka au pouvoir serait bien inspirée de méditer ce proverbe qui nous vient du fond des âges que le succès a  plusieurs pères et que l’échec, fût-il relatif, est orphelin.

Alors un remaniement, auquel plus personne n’attache de grands espoirs, pour quoi faire ? A force d’avoir été annoncé et reporté, il a perdu de son attrait voire de son utilité. Il n’est plus à même de provoquer un choc psychologique de nature à susciter de nouveaux espoirs et rétablir le nécessaire sentiment de confiance pour amorcer la pompe de l’investissement. L’annonce sans effet de ce remaniement, perçu tel le serpent de la mer, a au fil des mois refroidi l’ardeur des ministres en exercice. La nature humaine est ainsi faite qu’ils doivent vivre mal cette situation faite d’incertitudes.

Partira, partira pas ? Nul ne le sait. Qui oserait dans ces conditions se hasarder à s’engager sur des décisions dont il ne pourrait éventuellement en assurer le suivi. Et aura-t-il d’ailleurs la force mentale et l’autorité morale pour ouvrir le chantier des réformes qui n’en peuvent plus d’attendre et qui s’inscrivent, en dépit de leur caractère d’urgence, dans la durée.

Cette situation de ni-ni, d’attente, de stand – by pousse à l’immobilisme. Plus grave encore : à force de se focaliser sur le ministère des Affaires étrangères et d’exiger le départ du ministre, on l’oblige à battre en retraite. Il risque de se produire, si ce n’est déjà le cas, que les chefs des diplomaties étrangères reportent à plus tard, en attendant de voir venir, ce qu’ils pourraient conclure à l’avantage de la Tunisie aujourd’hui. Le risque d’immobilisme est réel quand le gouvernement est dans l’obligation d’être à la manette, de monter au créneau et d’aller de l’avant. Pour faire face à la dégradation de la situation de l’emploi, des régions intérieures, des finances publiques, des comptes extérieurs, du pouvoir d’achat et pour endiguer, à défaut de l’éradiquer, la propagation de la pauvreté dans nos villes et nos campagnes, il faut une disponibilité de tous les instants, un volontarisme sans faille, une conviction inébranlable et l’envie de réussir pour être constamment en capacité d’anticiper les événements, pour ne pas se laisser surprendre par leur brutalité et leur gravité. Rien n’est plus difficile que la gestion d’une transition conduite au nom de la liberté, de la justice et de la dignité. La demande sociale et politique est sans limites, nourrie par des attentes et par une explosion des besoins dont on a peine à mesurer l’étendue et l’intensité.

Et ce n’est pas le prochain remaniement qui va tempérer ces attentes. Tant s’en faut. Il va même les porter à leur paroxysme, à des niveaux encore plus élevés que ce que nous avons connus jusque – là. Il est déjà perçu, notamment par les personnes en grande souffrance et les ménages en détresse,  comme une sorte de relance de promesses électorales puisque il est dit sur tous les tons qu’il vise essentiellement à améliorer le rendement et l’efficacité de l’action gouvernementale. Ce qui signifie, en clair, qu’il devrait apporter des réponses quasi immédiates aux problèmes du chômage, du coût de la vie, du déséquilibre régional et de la fracture sociale. L’ennui est qu’il n’est pas sûr que le prochain gouvernement, partiellement remanié, puisse faire mieux et plus que le précédent. Il faudrait pour cela qu’il soit l’expression d’une volonté et d’un désir communs de réussite. Il ne faut jamais perdre de vue les exigences du processus de transition économique et politique. Nous devons tous ramer dans le même sens. Le prochain gouvernement doit fédérer l’ensemble de la nation et n’exclure personne. On ne peut rien bâtir sur l’exclusion sinon prendre le risque d’aggraver davantage les manifestations de violence, d’insécurité et d’instabilité. Tout ce dont il faut se garder si l’on veut retrouver au plus vite le chemin de la croissance, d’une prospérité partagée et de la paix sociale.

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